
L’histoire d’ESP commence dans un Japon en pleine mutation culturelle. En 1975, Tokyo est déjà une mégalopole vibrante, où les influences occidentales se mêlent aux traditions locales. C’est dans le quartier de Shibuya, alors connu pour ses disquaires et ses clubs de jazz, que Hisatake Shibuya ouvre un petit atelier baptisé Electric Sound Products. Ce n’est pas encore une marque d’instruments, mais un salon de guitare — un lieu où les musiciens viennent faire réparer, modifier ou améliorer leurs instruments.
Shibuya n’est pas un inconnu dans le monde de la musique. Il a travaillé chez Kawai, Yamaha et Fernandes, trois géants de l’industrie japonaise. Mais il est frustré par les limites de la production industrielle. Il veut créer un espace où chaque instrument serait traité comme une pièce unique. Il s’entoure de luthiers talentueux comme Hidesato Shino (ancien designer chez Greco) et Moony K. Omote, futur fondateur de Moon Guitars.
« Je sais que j’étais trop audacieux et têtu, mais c’est ma nature. Je voulais que chaque guitare soit une œuvre d’art, pas un produit. » — Hisatake Shibuya
Le salon devient rapidement un lieu de pèlerinage pour les musiciens tokyoïtes. On y vient pour des réparations complexes, des ajustements de micros, des modifications de frettes. Shibuya forme lui-même des techniciens, créant une véritable école informelle de lutherie. C’est là que naît l’idée de produire des guitares sous les marques Navigator et Edwards, destinées au marché japonais.
Les premiers modèles Navigator sont des répliques de Fender et Gibson, mais avec une qualité de fabrication qui dépasse souvent les originaux. Les bois sont sélectionnés à la main, les micros bobinés sur place, les finitions réalisées à la main. Certaines guitares Navigator arborent même le mot “Les Paul” sur la tête, dans la même typographie que Gibson — un hommage audacieux, mais aussi une provocation.

En 1983, ESP commence à exporter ses pièces détachées vers les États-Unis. Les luthiers américains découvrent la qualité exceptionnelle des manches, des corps et des accastillages ESP. Mais c’est en 1985 que la marque fait une entrée fracassante sur le marché américain grâce à une rencontre décisive : George Lynch, guitariste de Dokken, est en tournée au Japon. Il entre dans une boutique ESP pour remplacer un manche cassé. Il découvre alors les guitares custom de la marque et collabore à la création du modèle Kamikaze, première guitare signature d’ESP.
« La Kamikaze était brutale, rapide, tranchante. Elle avait l’air de sortir d’un manga cyberpunk. » — George Lynch, Guitar World, 2002
Cette rencontre marque le début d’une longue série de collaborations avec des artistes américains. ESP devient le fournisseur de guitares sur mesure pour Bruce Kulick (KISS), Ronnie Wood (The Rolling Stones), Sid McGinnis (Late Night with David Letterman), Vernon Reid (Living Colour), et bien d’autres.
ESP installe un atelier à New York, puis à Los Angeles, au cœur de Sunset Boulevard. La marque devient la référence pour les guitaristes qui veulent sortir des sentiers battus. Les modèles M-I, Horizon, Surveyor Bass et EXP deviennent des classiques.
Dans les années 1990, ESP s’impose comme la marque du metal. Elle collabore avec James Hetfield et Kirk Hammett de Metallica, qui adoptent les modèles Truckster, Iron Cross, KH-2 et KH-3. Ces guitares, souvent modifiées pour inclure des micros EMG actifs, des finitions usées et des manches ultra-rapides, deviennent des icônes.
« Je voulais une guitare qui ait l’air d’avoir survécu à une guerre. ESP m’a donné exactement ça. » — James Hetfield, ESP Presents 2021
ESP multiplie les modèles signature : Alexi Laiho (Children of Bodom), Stephen Carpenter (Deftones), Jeff Hanneman (Slayer), Max Cavalera (Soulfly), Dan Jacobs (Atreyu)… Chaque instrument est conçu en étroite collaboration avec l’artiste, souvent à partir de croquis, de prototypes et de tests en studio ou sur scène.
« ESP ne m’a jamais dit non. Ils ont toujours dit : ‘On va essayer.’ Et ils ont réussi. » — Stephen Carpenter, interview ESP USA, 2011
La marque s’implante dans les festivals, les tournées, les studios. Elle devient synonyme de puissance, de précision et de personnalisation. Les guitaristes apprécient la réactivité de l’équipe ESP, capable de produire un prototype en quelques semaines.
En 1995, ESP lance la série LTD, fabriquée en Corée et en Indonésie. L’objectif : rendre les guitares ESP accessibles à un public plus large, sans sacrifier la qualité. Les modèles LTD reprennent les designs des guitares Custom Shop, mais avec des matériaux et des procédés de fabrication plus économiques.
« Je tourne souvent avec les modèles LTD. Ils encaissent les chocs, les vols, les bagages… et ils sonnent toujours comme des monstres. » — Gary Holt (Slayer, Exodus)
La série LTD devient un standard pour les guitaristes amateurs et semi-professionnels. Elle permet à ESP de conquérir un public plus large, tout en maintenant son image de marque haut de gamme.
Pendant que les modèles LTD conquièrent le monde, le ESP Custom Shop à Tokyo continue de produire des instruments d’exception. Ce n’est pas une usine, mais un sanctuaire. Chaque guitare est fabriquée à la main, par une équipe de luthiers triés sur le volet, dont certains ont plus de 30 ans d’expérience. Le niveau de détail est tel que certains modèles nécessitent plus de 200 heures de travail.
Les bois sont sélectionnés individuellement : érable flammé, acajou hondurien, ébène de Macassar, frêne des marais… Les luthiers utilisent des techniques de vieillissement naturel, de torréfaction, de sculpture à la main. Les micros sont parfois bobinés sur place, selon les spécifications exactes du musicien.
Chaque année, ESP présente sa Exhibition Limited Series : une douzaine de guitares uniques, souvent extravagantes, avec des incrustations en nacre, des finitions artistiques, des formes inédites. Ces modèles ne sont pas vendus en série — ils sont exposés, parfois prêtés à des artistes, ou vendus aux enchères.
« Le Custom Shop d’ESP, c’est comme une maison de haute couture. Chaque pièce est une œuvre d’art. » — Matt Masciandaro, PDG d’ESP USA

ESP n’a jamais cessé d’innover. Dès les années 2000, la marque explore les guitares à 7 et 8 cordes, les baritones, les frettes en acier inoxydable, les micros actifs, les push/pull, les systèmes de split coil, les manches ultra-fins, les accastillages sur mesure, les finitions satinées, les bois torréfiés, les corps chambered pour alléger le poids sans sacrifier le sustain…
La série XTone, lancée en 2003, introduit ESP dans le monde des guitares hollow-body, avec des modèles comme la PS-1 et la PC-1, qui séduisent les amateurs de jazz, de blues et de rock vintage. C’est une incursion rare dans un univers plus feutré, mais qui montre la polyvalence de la marque.
ESP développe aussi des systèmes de fixation Set-Thru, qui combinent les avantages du manche collé et du manche traversant, pour un accès aux aigus optimal et une meilleure résonance. Les micros Fishman Fluence font leur apparition sur certains modèles signature, offrant une palette sonore plus large.
« Avec ESP, je peux passer d’un son clean cristallin à une saturation infernale sans changer de guitare. » — Devin Townsend, interview 2022

Au fil des décennies, ESP a su créer des modèles devenus emblématiques, chacun incarnant une facette de son identité sonore et visuelle. Ces guitares ne sont pas de simples outils : elles sont des symboles, des extensions de la personnalité des artistes qui les manient, et des jalons dans l’histoire du rock et du metal.
Parmi les plus iconiques figure la M-II, une superstrat nerveuse et tranchante, prisée par des guitaristes comme Kirk Hammett ou Stephen Carpenter. Sa silhouette affûtée, son manche ultra-rapide et sa configuration de micros en font une arme de précision pour les solos les plus acérés. L’Eclipse, quant à elle, revisite la forme classique de la Les Paul avec une ergonomie modernisée, un accès aux aigus facilité et une polyvalence sonore qui séduit autant les amateurs de hard rock que les adeptes de metal mélodique. La Horizon, plus sobre et élégante, s’impose comme un modèle studio par excellence, capable de passer d’un clean cristallin à une saturation dense sans jamais perdre en clarté.
D’autres modèles comme l’EX, inspiré de l’Explorer de Gibson mais radicalisé dans ses lignes, ou l’Arrow, version futuriste de la Flying V popularisée par Alexi Laiho, témoignent de l’audace esthétique d’ESP. Même des séries plus marginales comme l’AX, produite entre 2003 et 2005, avec son design proche du B.C. Rich Warlock, ont marqué les esprits par leur agressivité visuelle et leur caractère affirmé.
Mais ESP ne s’est pas contentée de ses modèles internationaux. Au Japon, la marque a développé des gammes spécifiques comme Edwards et Grassroots. Les guitares Edwards, souvent des répliques haut de gamme de modèles classiques, sont réputées pour leur qualité de fabrication exceptionnelle. Elles rivalisent sans peine avec les instruments américains, mais restent cantonnées au marché japonais pour des raisons de droits et de distribution. Les Grassroots, plus abordables, sont destinées aux débutants, mais étonnent par leur finition soignée et leur fiabilité.
Enfin, ESP a toujours cultivé le goût du rare et de l’exceptionnel. Certaines guitares sont produites en séries ultra-limitée, comme la James Hetfield Snakebyte Baritone, la KH Demonology ou encore la Alexi Laiho Ripped. Ces instruments, souvent peints à la main, dotés de micros sur mesure et de finitions uniques, sont autant des objets de collection que des machines de guerre scéniques. Ils incarnent la philosophie d’ESP : ne jamais faire de compromis entre l’esthétique, la performance et l’identité.

En 2019, Reba Meyers (Code Orange) devient la première femme à obtenir un modèle signature chez ESP. Sa guitare, à la fois brutale et élégante, marque un tournant dans l’histoire de la marque. Elle incarne une nouvelle génération de musiciennes qui refusent les compromis esthétiques ou techniques.
« J’aime les sons maléfiques que les gens ne soupçonnent pas être joués sur une guitare. » — Reba Meyers, Guitar World, 2020
ESP commence à collaborer avec d’autres artistes féminines, comme Nita Strauss, Lzzy Hale, ou Yvette Young, même si certaines jouent sur d’autres marques. Le message est clair : le metal n’est plus un boys club, et ESP veut être à l’avant-garde de cette évolution.
Pour ses 50 ans, ESP dévoile la LTD EC-2025, une édition limitée à 500 exemplaires, dont 60 pour l’Europe. Finition or métallisé, micros Seymour Duncan Custom, frettes en acier inoxydable, push/pull… chaque détail célèbre l’excellence et l’héritage de la marque.
Lors du NAMM Show 2025, ESP reçoit le Milestone Award. Une cérémonie rend hommage à Hisatake Shibuya, décédé en 2024. Une citation est affichée sur le stand : « C’est incroyable de penser qu’un petit atelier à Tokyo est devenu une référence mondiale. Mais nous y sommes… et ce n’est que le début. »
La guitare anniversaire est accompagnée d’un livre commémoratif, retraçant l’histoire de la marque, avec des photos inédites, des interviews d’artistes, des plans techniques et des anecdotes de fabrication.
ESP ne regarde pas en arrière avec nostalgie, mais avec ambition. La marque investit dans la recherche sur les matériaux durables, les micros intelligents, les interfaces numériques, les systèmes MIDI embarqués, les guitares hybrides, les finishes bio-sourcés, et même les technologies de réalité augmentée pour l’apprentissage.
Elle collabore avec des artistes de la nouvelle génération, comme Ichika Nito, Tim Henson, ou Jason Richardson, tout en honorant les légendes du passé. Le Custom Shop continue de produire des pièces uniques, tandis que la série LTD s’adapte aux tendances du marché.
« ESP, c’est plus qu’une guitare. C’est une attitude. » — Matt Masciandaro, PDG d’ESP USA.
M-II

La M-II apparaît au début des années 80, en pleine explosion du heavy metal. C’est la réponse ESP à la Superstrat : corps en aulne ou tilleul, manche érable ultra rapide, Floyd Rose, et micros EMG ou Seymour Duncan. Elle devient rapidement l’arme de prédilection des guitaristes de thrash et de death, notamment dans les mains de Jeff Hanneman (Slayer) ou Alexi Laiho (Children of Bodom). Encore aujourd’hui, elle reste une référence pour les amateurs de vitesse et de précision.
Eclipse

Lancée au milieu des années 90, l’Eclipse revisite la Les Paul avec une approche plus moderne : corps plus fin, accès aux aigus facilité, manche plus rapide, et électronique active en option. Elle séduit autant les métalleux que les rockeurs alternatifs. James Hetfield l’utilise régulièrement en studio, et elle devient un best-seller chez ESP comme chez LTD. Sa silhouette familière mais affûtée incarne parfaitement l’ADN de la marque.
Horizon

La Horizon naît à la fin des années 80, mais c’est dans les années 90 qu’elle prend son envol avec une refonte complète : manche traversant, corps sculpté, finitions haut de gamme (érable flammé, quilted, burst), et une ergonomie pensée pour le confort total. Elle devient la guitare des guitaristes de prog et de metal technique, notamment chez Dream Theater ou Symphony X. Une guitare qui allie beauté et brutalité.
Snakebyte – James Hetfield Signature

La Snakebyte est lancée en 2011 comme modèle signature de James Hetfield. Inspirée de l’Explorer mais plus compacte et anguleuse, elle embarque des micros EMG Hetfield Signature, un manche collé, et une finition sobre (Snow White, Satin Black, Camo). Elle devient rapidement une icône du metal moderne, taillée pour le riff et la scène.
Ron Wood Signature

À contre-courant du métal, ESP collabore avec Ron Wood des Rolling Stones pour créer une Telecaster revisitée. Corps en frêne, manche érable, micros Seymour Duncan SP90 + Hot Rails, et une finition sunburst classieuse. Elle incarne le groove, le blues, et le rock vintage, prouvant qu’ESP sait aussi parler aux puristes.
Viper

La Viper débarque à la fin des années 90 comme une SG version ESP : plus massive, plus sombre, avec un look asymétrique et des specs taillées pour le metal. Elle devient la compagne de scène de groupes comme Lamb of God, Iced Earth ou Trivium. Son ergonomie et sa puissance en font une guitare redoutable pour les rythmiques plombées.
Parmi les figures les plus emblématiques, impossible de ne pas citer James Hetfield, dont les modèles Snakebyte et Iron Cross incarnent la puissance rythmique de Metallica. À ses côtés, Kirk Hammett incarne le solo expressif et l’imaginaire sombre du thrash.
George Lynch, pionnier des années 80, a marqué l’histoire avec sa Kamikaze, une guitare aussi technique que visuellement audacieuse. Alexi Laiho, disparu trop tôt, reste une icône du death mélodique, tandis que Ron Wood vient ajouter la touche rock au line up des artistes ESP !
Jeff Hanneman de Slayer a gravé dans le bois et le metal l’essence même du thrash pur. Stephen Carpenter, des Deftones, explore les textures lourdes et atmosphériques avec ses guitares à 7 et 8 cordes, comme la SC-607B. Et n’oublions pas Rammstein !
Max Cavalera, figure tribale et brute de Sepultura et Soulfly, joue sur des modèles simples et robustes, à l’image de son groove percussif.
Ben Weinman, du Dillinger Escape Plan, pousse les limites de la performance avec des modèles adaptés à son chaos technique. Et Fred Leclercq, aujourd’hui chez Kreator après DragonForce, incarne la polyvalence moderne, entre basse et guitare, entre vitesse et précision.




ESP fait partie de ses marques qui ont clairement décidé de s’impliquer pleinement dans notre scène nationale et il me paraissait intéressant de vous en parler !
Parmi les figures les plus emblématiques, on retrouve Mass Hysteria, dont l’énergie scénique et les riffs massifs résonnent parfaitement avec l’ADN ESP. Landmvrks, fer de lance du metalcore français, incarne une nouvelle génération de guitaristes techniques et mélodiques. Du côté de Rise of the Northstar, Erwan et Alexis portent haut les couleurs du metal avec une esthétique aussi tranchante que leurs instruments.
La marque accompagne également des formations en pleine ascension comme Dropdead Chaos ou Heart Attack. Et comment ne pas citer les piliers du death metal français, j’ai nommé Loudblast, dont la fidélité à ESP traverse les décennies.
À cette constellation s’ajoutent des noms qui font vibrer les scènes françaises depuis des années : Bukowski, Benighted, Dagoba, Tagada Jones, Lofofora, Sidilarsen, ou encore Black Bomb A. Tous ont trouvé dans ESP un partenaire de confiance, capable de suivre leurs évolutions stylistiques et leurs exigences techniques.
Et comment ne pas terminer avec ce qui sera une des très belles news de 2025... Certains l’avait bien sûr déjà aperçue lors de la cérémonie d’ouverture des JOs 2024, mais c’est bien un modèle signature Joe Duplantier qui va voir la jour ! Récompensant là encore, l’incroyable carrière de Gojira !

Article paru dans le numéro 374 de Guitar Part.
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