
Pour commencer, parlons de ce nouvel album. Vous avez tous les deux beaucoup de projets à côté, surtout toi. Quand vous vous retrouvez pour Alter Bridge, est-ce que c’est comme remettre une vieille paire de chaussures, ou faut-il d’abord se réadapter, retrouver l’équilibre du groupe avant d’entrer dans l’écriture ? Comment prépare-t-on un nouvel album après un certain temps ?
Mark Tremonti : Honnêtement, c’est assez simple. On travaille beaucoup chacun de notre côté avant de se retrouver, mais, une fois ensemble, c’est comme si on s’était vus la veille. On le dit souvent : tous ces projets parallèles rendent Alter Bridge plus vivant. Ça entretient la fraîcheur, l’enthousiasme. Quand on rejoue ces morceaux, on se dit vraiment : « Mince, ça m’avait manqué. » Être dans le même groupe toute sa vie peut parfois finir par user. Là, au contraire, le fait de s’éloigner puis de revenir nous rappelle à quel point on aime cette musique. Donc, quand on sera de retour en Europe en janvier, ce sera surtout quatre mecs très excités de remonter ensemble sur scène.

Et au niveau du cerveau, justement ? Quand vous cherchez des riffs, des accords, des solos… Existe-t-il une méthode pour se cloisonner volontairement et être en mode 100 % Alter Bridge, sans se disperser ?
Il faut tout réapprendre, en fait. Les gens pensent que tu te souviens naturellement de tout ce que tu as enregistré, mais ce n’est pas vrai. Si tu ne replonges pas dedans, tu oublies. De mon côté, j’ai des notes très détaillées sur la façon de jouer tout ce que j’ai écrit, ce qui m’évite d’y passer trop de temps. Ça me permet de me reconnecter rapidement à l’univers d’Alter Bridge sans me perdre. Même pour cet album, j’ai déjà oublié comment jouer absolument tous les solos que j’ai enregistrés. Il faut que je les réapprenne un par un. Dès que tu enregistres quelque chose et que c’est dans la boîte, ton cerveau passe à autre chose. Personnellement, je ne sais jamais exactement ce que je vais jouer sur scène, tant que je n’ai pas pris le temps de le retravailler sérieusement. Là, par exemple, je serais incapable de monter sur scène avec Alter Bridge du jour au lendemain, ce serait un désastre. Il faut tout retravailler. Et on a enregistré tellement d’albums que c’est tout simplement impossible de tout retenir.


D’autant que vous en avez enregistrés tous les deux un paquet d’autres depuis la naissance du groupe, que ce soit avec Slash, Tremonti ou en solo…
Oui, je crois qu’on approche la trentaine à nous deux (24 pour être précis, NDR)… Sans compter des apparitions à droite ou à gauche.
Myles Kennedy : Hell ! Ça ne nous rajeunit pas (rires).
J’imagine bien… Enfin, j’imagine seulement. Pour cet album, aviez-vous un plan précis au départ ? Quand vous vous retrouvez, est-ce que vous vous dites : « Cette fois, on va clairement aller dans cette direction ! » Ou il n’y a pas de vrai brainstorming sérieux avant de se lancer… Histoire de garder une certaine innocence, ou fraîcheur.
Mark Tremonti : On en parle, bien sûr. On échange en amont, on se dit : « Tiens, on pourrait essayer ça. » Mais ce qu’on apprend avec le temps, c’est qu’au moment de créer, les choses prennent souvent leur propre direction. On commence chacun de notre côté, parfois à des milliers de kilomètres, et on s’envoie des démos. Franchement, ça pourrait très mal tourner. Quand les premiers morceaux arrivent sur Dropbox, on se dit parfois que ça ne collera jamais sur un même disque. Il y a bien une idée de départ, une discussion initiale, mais, en fin de compte, tout se transforme. Le projet évolue toujours vers quelque chose de différent de ce qu’on avait imaginé. Et c’est justement ça qui est excitant : on ne sait jamais vraiment où l’on va. Quand on reçoit le master final et qu’on repense à la toute première conversation, on réalise à quel point le chemin a été sinueux. Le résultat n’est pas exactement celui qu’on avait en tête au départ… Mais c’est aussi ça, le plaisir du voyage.
Myles Kennedy : Oui, c’est un truc énorme… et compliqué. Avec huit albums, forcément, il n’y a plus tant de progressions d’accords que tu n’as pas déjà explorées. Et sur le plan des textes, c’est pareil : il faut avoir vécu des choses pour pouvoir écrire. En tout cas, moi, c’est une question que je me pose toujours. Tu doutes forcément un peu au départ, mais quand tu te mets vraiment à écrire, les chansons finissent par prendre forme. Il ne faut pas trop intellectualiser ni se bloquer. Si tu bosses sérieusement, ça finit par venir. En revanche, éviter de se répéter demande énormément de travail. Ce qui nous aide beaucoup musicalement, c’est justement le fait d’explorer différentes approches…
Mark Tremonti : Ce qui nous aide beaucoup musicalement, ce sont les accordages. Utiliser différentes guitares, différentes façons de les accorder, ça ouvre littéralement la boîte de Pandore et ça permet d’explorer toutes sortes de directions. Sans ça, la guitare finirait presque par se comporter comme un piano : une seule approche possible.
Et, justement, vous êtes allés dans un lieu très particulier à Los Angeles, chargé d’histoire… Le fameux 5150 Studios créé par Edward Van Halen en 1983. Avec un musicien tout aussi particulier, à savoir son fils. Racontez-nous…
Tout est parti de la gentillesse de Wolfgang Van Halen. Il s’est montré très intéressé et nous a dit : « Si ça vous dit, vous pouvez utiliser le studio. » On s’est regardés en se disant : « Waouh… d’accord. » C’était une proposition absolument incroyable. Pour nous, surtout en tant que guitaristes, c’est un peu comme entrer dans un temple. Un vrai temple, c’est vraiment le mot. Quand tu passes la porte, tu le ressens immédiatement. Ce n’est pas un studio luxueux ou clinquant ni quelque chose de stérile. C’est très fonctionnel, très brut. Et, justement, c’est ça qui fait tout son charme. On sent presque physiquement tout le travail qui a été accompli entre ces murs, comme si un savant fou y avait façonné des riffs et des disques mythiques. Dans notre parcours, avoir eu la chance de travailler là-bas restera clairement comme l’un des grands moments. Et, comme tu le disais, ce n’est pas un studio qui enchaîne les groupes, qu’on nettoie et réorganise pour le suivant. C’est un lieu qui a une âme, une histoire, et ça change tout.
Myles Kennedy : Ce qui m’a marqué, c’est qu’ils aient laissé le lieu tel quel. On entrait vraiment dans leur environnement de travail. Il y avait les mêmes photos au mur, la grosse caisse des Beatles, tous ces objets, ces souvenirs… Avec même des petits mots laissés sur le réfrigérateur. À un moment, on a réalisé que cette peau de batterie venait du passage des Beatles à l’Ed Sullivan Show, ce que j’ignorais complètement. C’était dingue. Il y avait aussi cette petite cuisine où l’on traînait entre deux sessions, avec des messages accrochés un peu partout, une note du maire, je crois… Et même une facture adressée à Edward Van Halen. Tout ça faisait partie intégrante du studio, de son ADN. Rien n’avait été aseptisé ou effacé. Comme tu le disais, ce n’était pas un lieu remis à zéro pour chaque groupe. C’était vivant, chargé d’histoire, et complètement fou à vivre.
Mark Tremonti : On plaisantait en disant que beaucoup de gens s’évanouiraient, rien qu’en entrant dans ce lieu, tellement il est impressionnant. Alors, imagine écrire un album dans ces conditions… Souvent, quand tu composes, tu finis par oublier où tu te trouves, enfermé dans ta bulle créative. Mais il suffisait de lever les yeux autour de nous pour se rappeler où l’on était. Et là, tu te dis : « OK, concentre-toi. Il faut être à la hauteur. »
Tu as déjà travaillé avec Wolfgang par le passé, et il a même fait partie de Tremonti au début, à la basse en 2012. Est-ce que cette proximité a nourri des idées communes cette fois-ci ?
Oui, j’ai enregistré deux albums avec Wolfie par le passé. Mais sur ce disque-ci, il était surtout de passage. Il venait nous voir, traîner un peu avec nous… Et se moquer gentiment. On a surtout passé du temps ensemble, discuté, et écouté sa nouvelle musique, qui est vraiment impressionnante.
Parlons maintenant du jeu. J’ai l’impression que sur cet album, c’est presque un match de tennis entre vous deux, un vrai 50/50. Comment s’est réparti le jeu de guitare cette fois-ci ?
Mark Tremonti : Il y a beaucoup de choses partagées. On joue différemment, et c’est justement ce qui permet de combler les espaces de l’autre et d’élargir le spectre sonore. On occupe des zones de fréquences complémentaires, parce qu’on est deux guitaristes très distincts. De mon côté, j’ai un jeu assez agressif, très frontal. Myles, lui, apporte davantage de finesse.
Myles Kennedy : De la finesse, oui, mais surtout une attaque différente. Elvis (Michael « Elvis » Baskette, producteur, NDR) et moi en parlions souvent : la façon dont Mark attaque les cordes est très agressive, avec un claquant très marqué, et c’est une grande part de l’énergie du groupe. De mon côté, je viens davantage d’un rock ancré dans le blues. J’ai grandi avec Jimmy Page, avec ce côté décontracté, mais précis, un jeu fait de tension et de relâchement que j’essaie d’intégrer.
Mark Tremonti : Quand on met ces deux approches ensemble, ça crée vraiment notre son. Et c’est assez étrange d’ailleurs. En solo, on reste deux guitaristes très différents, mais, avec les années, on finit aussi par déteindre l’un sur l’autre. Parfois, même nous, on ne sait plus si un riff vient de Mark ou de moi. C’est pareil pour les mélodies. Ce qui nous rend assez uniques, c’est qu’on est désormais capables d’aller sur le terrain de l’autre, chacun à notre manière. Et, pour la première fois sur cet album, il y a même un morceau où mon propre frère ne savait pas que c’était moi qui chantais (rires)…
Passons au matériel. Est-ce qu’il y a du nouveau en ce moment avec Paul Reed Smith, ou est-ce que la relation continue simplement comme avant ?
Mark Tremonti : Paul et moi, on discute à longueur de temps. Je lui ai encore parlé hier. On est tous les deux des obsessionnels du matos et des chasseurs de son. Il m’appelle parfois en me disant : « Je viens de créer la meilleure guitare que le monde ait jamais connue ! » Il a cette capacité à dialoguer avec des maîtres du son comme Eric Johnson et à faire circuler des idées entre tout le monde. Mais il sait aussi que, de mon côté, je suis avant tout un dingue d’amplis. C’est vraiment mon obsession numéro un. Du coup, il me dit souvent : « Mark, je crois que j’ai quelque chose, il faut absolument que tu entendes ça. » Il m’envoie des amplis, je les teste et je lui fais des retours. Et ce sont souvent des choses très éloignées de ce qu’on imagine. Pas seulement du gros high-gain façon MT 100. On est beaucoup plus sur des sonorités inspirées des Dumble. Alexander Dumble, qu’on appelait aussi Howard, est sans doute, avec Leo Fender et Jim Marshall, l’un des noms les plus mythiques de l’histoire des amplis. Pour beaucoup, ses créations sont tout simplement les plus recherchées au monde pour ce type de musique. Ce que j’adore, c’est que Paul soit à fond là-dedans en ce moment. Il a les moyens, les outils et l’ouverture d’esprit pour lancer son usine dans ce genre d’expérimentations sonores, et ça ouvre des perspectives passionnantes. En ce moment, j’utilise surtout les MT 15 et MT 100. Concernant la PRS Tremonti, on essaie de rester très fidèles au modèle original. En revanche, sur les gammes SE, il y a une vraie évolution permanente. Chaque année, ça progresse : nouvelles mécaniques, nouvelles finitions, un travail esthétique toujours plus poussé. Mais le feeling, le profil du manche, ça ne bougera jamais. Le corps non plus. C’est la base. Et ce sont vraiment des guitares fantastiques. J’aimerais beaucoup sortir un autre type de corps que j’utilise moi-même. Paul et moi avons même dessiné une guitare ensemble, et, à chaque fois que les fans la voient, ils demandent où l’acheter, en disant qu’ils la prendraient immédiatement. Mais c’est un design très spécifique, et quand on pense à la réalité industrielle, ça implique de nouvelles machines, une autre partie de l’usine… Pour l’instant, ce n’est pas faisable. Mais peut-être un jour.
Myles Kennedy : De mon côté, j’ai mon modèle PRS signature Myles Kennedy, sorti il y a quelques années, et je l’adore vraiment. Je me sens extrêmement chanceux. Participer au design d’une guitare, être impliqué dans tout le processus de création, construire un instrument à partir de zéro avec ce qui est sans doute l’un des trois plus grands fabricants de guitares de l’histoire, avec Paul aux commandes… Franchement, c’est le genre de rêve que tu ne t’autorises même pas à formuler, et qui finit pourtant par se réaliser.
Aujourd’hui, vous êtes totalement confiants dans l’avenir d’Alter Bridge, ou est-ce qu’il reste parfois encore quelques doutes ?
Mark Tremonti : Au début, surtout durant les quatre premières années d’Alter Bridge, on était clairement en mode survie. On ne savait absolument pas si on allait encore avoir une carrière, notamment aux États-Unis. C’était très compliqué. Heureusement, le Royaume-Uni nous a soutenus très tôt. On nous disait souvent : « Si vous arrivez à percer au Royaume-Uni, ça finira par déborder sur le reste de l’Europe. » Et, avec le recul, ça s’est effectivement produit, et de façon massive. À cette époque, on se demandait vraiment si tout ça allait tenir. Comme quand ton premier groupe commence à s’essouffler et que tu te demandes s’il ne faudrait pas retourner à la fac, décrocher un diplôme en finance et devenir comptable… Très peu pour moi. Aujourd’hui, Myles et moi, on en rencontre des gens qui nous disent : « On vous offre votre diplôme universitaire si vous venez faire un discours. » Myles, lui, est carrément docteur maintenant. Docteur Kennedy (rires). Félicitations !
Myles Kennedy : Merci ! Docteur Kennedy, je n’arrive pas à y croire… C’était au Musicians Institute, j’y ai donné le discours de remise des diplômes il y a quelques années. Et, d’une manière ou d’une autre, mon manager, Tim, ici présent, a réussi à les convaincre que si je faisais ça, je méritais aussi un doctorat. Aujourd’hui, il trône fièrement dans mon studio, parmi mes affaires… Mais tu sais ce qui est complètement fou ? Ça montre à quel point la vie peut réserver des surprises, surtout pour les jeunes qui nous écoutent, ou nous lisent. On ne se rend pas toujours compte de là où un parcours peut mener. Quand j’étais ado, je rêvais d’entrer au MI, au GIT, là où avaient étudié mes héros. Mais je ne venais pas d’un milieu très aisé, et, financièrement, c’était tout simplement impossible. Alors, si quelqu’un m’avait dit qu’un jour, des décennies plus tard, je donnerais le discours de remise des diplômes, que je recevrais un doctorat, que j’enregistrerais un album aux studios 5150… Franchement, quelle aventure ! La morale de l’histoire est simple : travaillez dur. On ne sait jamais où la route peut mener.
Article paru dans le numéro 377 de Guitar Part.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que les deux musiciens n’ont pas chômé depuis le début de ce siècle qui a vu naître Alter Bridge. En omettant les live, leur discographie laisse songeur.
Déjà, on rappelle que, pour Alter Bridge, on en est déjà à 8 albums studio :
« One Day Remains » (2004), « Blackbird » (2007)
« AB III » (2010), « Fortress » (2013), « The Last Hero » (2016), « Walk The Sky » (2019), « Pawns & Kings » (2022), « Alter Bridge » (2025)
Pour Mark Tremonti, cela commence avec la réunion de Creed, le temps d’un album studio :
« Full Circle » (2009)
Ça se poursuit avec Tremonti, le groupe et 6 albums studio :
« All I Was » (2012), « Cauterize » (2015), « Dust » (2016)
« A Dying Machine » (2018), « Marching In Time » (2021)
« The End Will Show Us How » (2025)
Enfin, en solo ou projets annexes, Mark a enregistré deux albums « vocaux » étonnants :
« Tremonti Sings Sinatra » (2022), « Christmas Classics New & Old » (2023)
Pour Myles Kennedy, avec son autre complice sérieux, Slash, une collaboration baptisée pompeusement Slash ft. Myles Kennedy & The Conspirators, cela donne 4 albums studio. En plus des deux titres pour l’album solo « Slash » (2010) :
« Apocalyptic Love » (2012), « World on Fire » (2014), « Living the Dream » (2018), « 4 » (2022)
Et, en solo il a tout de même trouvé le temps et le besoin d’enregistrer 3 albums studio :
« Year Of The Tiger » (2018), « The Ides of March » (2021), « The Art Of Letting Go » (2024)
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