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U2 – The Joshua Tree, 30 ans après : les secrets d’un album culte

Alors que le groupe s’est fendu d’une tournée colossale pour fêter les 30 ans de son album mythique, « The Joshua Tree », retour sur la genèse d’un disque qui fut un véritable tournant de carrière pour U2.
Par Thomas Baltes – Photo : © Anton Corbijn

Il y a des albums, comme il y a des chansons, dont la surdose entraîne la nausée au mieux, le dégoût au pire, et « The Joshua Tree » de U2 flirte avec cette périlleuse frontière depuis sa sortie, il y a 30 ans de cela. C’est que ses 3 premiers titres – Where The Streets Have No Name, I Still Haven’t Found What
I’m Looking For et With Or Without You sont devenus
 de tels tubes, qu’à force d’être surprogrammés, ils ont
 fini par enfler jusqu’à ne plus être que des caricatures d’eux-mêmes. Mais tout de même pas jusqu’à dissimuler l’excellence de ces chansons, comme de celle d’un disque majeur de l’histoire du groupe et des années 80.

Au sommet
Été 1985. U2 sort d’une tournée marathon de 112 dates en 1 an, suite à la sortie de « The Unforgettable Fire », son quatrième album. Le groupe irlandais est à son sommet, il a bâti sa réputation sur des concerts épiques et des chansons dites héroïques comme Sunday Bloody Sunday (sur « War », 1983) faisant de Bono une sorte de héros du mouvement pacifiste. Plus encore, U2 brille au Live Aid le 13 juillet 1985, un concert caritatif, pendant lequel le chanteur, fidèle à sa proverbiale retenue, fait fi des consignes et fend la foule pour aller embrasser une fille dans le public, le tout en direct sur les télévisions du monde entier…
Après toutes ces émotions, les 4 
Irlandais prennent congé pendant quelque temps. Le guitariste The Edge travaille sur la B.O. d’un film. Bono, lui, part 5 semaines avec sa femme faire du bénévolat en Éthiopie suite au Live Aid. Pour le chanteur, le choc
 de la pauvreté absolue et de la proximité
de la mort est total. Il revient bouleversé de cette expérience. Les U2 ne sont plus de jeunes fougueux, mais des adultes éclairés, des musiciens aguerris, des monstres de scène, des compositeurs avec des choses à raconter, qui s’apprêtent à prendre une autre ampleur.

Donner une suite
Car il faut maintenant donner une suite à « The Unforgettable Fire ». Pour cela, U2 fait à nouveau appel au duo constitué de l’ex-Roxy Music Brian Eno et de
 son double Daniel Lanois, qui était parvenu à imprimer un virage plus expérimental au groupe, et qui allait continuer pour « The Joshua Tree ». En effet, alors que vu d’ici, on imagine facilement U2 comme emblématique des années 80, en réalité, à ce moment, le groupe se sent à part dans le paysage musical. « Après « The Unforgettable Fire » (1983), explique Daniel Lanois dans l’excellent documentaire Classic Album (qui vient d’être réédité chez Eagle Vision) sur le sujet, le groupe se sentait déconnecté de toute tendance musicale. C’était l’heure de la pop à synthé », des solos interminables et démonstratifs de guitare, des productions lourdingues… Le quatuor veut autre chose, de plus introspectif et intime. The Edge :
« En 1986, quand on enregistrait ce disque, on se sentait étranger à tout ce qui se passait dans le domaine musical. On a parlé à Brian de l’aspect cinématographique de la musique, et de la façon dont elle peut presque vous amener quelque part. » Des ambiances, voilà ce que veut The Edge, comme l’explique enfin Flood, ingénieur du son qui travaille alors pour la première fois avec eux : « On ne m’avait jamais demandé ça avant. Ils voulaient des sons ouverts, ambiants, imprégnés de l’espace, de l’environnement. »

Le disque américain
Comme le précédent, qui comptait 4th Of July, Indian Summer Sky, Elvis Presley And America et MLK, l’album est marqué par la fascination des Irlandais pour les États-Unis. « Pendant les années 80, le groupe passe entre 3 et 6 mois par an aux USA et tombe en amour pour ce pays. On trouvait l’Amérique libératrice, et le fait que U2 soit accepté là-bas nous a toujours fait plaisir. », explique Paul McGuiness, le manager. Le groupe y est très bien accueilli par le public et même son style vestimentaire évolue, empruntant largement à la garde-robe cow-boy, comme s’il se rêvait en formation californienne. Bono se met aussi à lire les grands auteurs américains, regarde des westerns et se plonge dans le blues, notamment suite à une humiliation subie à New York. En studio avec Keith Richards et Mick Jagger pour un projet parallèle, le chanteur irlandais ne peut se joindre à une jam blues que lancent les 2 Stones, car il n’a absolument aucune culture de cette musique. Il se jure alors que cela n’arriverait plus jamais. Malgré ce tropisme, les 4 musiciens décident d’enregistrer en Irlande pour rester proches de leur famille, et louent une gigantesque bâtisse décatie près de Dublin (que le bassiste Adam Clayton achètera par la suite, et où il vit toujours) qu’ils transforment en studio pour enregistrer.

Une entrée en matière compliquée
En studio, Brian Eno arrive toujours le premier, raconte l’auteur John Jobling dans « U2 : The Definitive Biography ». Il commence par créer une boucle de synthé sur son Yamaha DX-7, pour inspirer le groupe. En général, The Edge arrive peu après et se met à improviser dessus, suivi du reste du groupe. Le but n’est pas d’écrire des chansons, mais de mettre le groupe dans une ambiance créative. 
La chanson d’ouverture du disque, Where The Streets Have No Name, pose un gros problème. Elle a été composée par The Edge, seul avec un 4 pistes, une boîte à rythme, et un pari de musicien : écrire une intro à la guitare seule en 6/8 (ternaire) qui finirait par devenir un 4/4 (binaire) lorsque le groupe entrerait.« Il avait le début et la fin, mais pas le milieu, donc on a passé des heures interminables à essayer de trouver des accords pour rassembler les 2 morceaux. Ce qui rendait Brian fou. » Tellement fou que la légende veut que l’ex-Roxy Music ait été tout proche d’effacer volontairement la chanson dans son intégralité. Une légende que Brian clarifie dans le documentaire Classic Album :
 « Streets avait été enregistrée sur bande, mais cette version avait des problèmes ; on a passé des heures, des jours, des mois, probablement autant de temps que sur tout le reste
 de l’album, à essayer de les régler. C’était un bricolage cauchemardesque. J’étais prêt à tout recommencer à zéro,
 je pensais que ce serait beaucoup plus simple, même si c’était effrayant. Donc mon idée a été de mettre en scène
 un accident pour effacer la bande et forcer tout le monde
 à recommencer. Mais je ne l’ai jamais fait. » Le groupe parvient finalement à trouver la jonction entre les bouts du morceau et Where The Streets Have No Name devient l’un des plus gros succès du groupe en live.

Guitare prototype
Le disque continue avec un authentique gospel à la sauce irlandaise – U2 la jouera d’ailleurs avec un chœur gospel à l’occasion. Daniel Lanois sauve un rythme de batterie original de Larry Mullen Jr. issu d’une autre chanson (The Weather Song) et la trafique. Le groupe écrit sur ce beat l’un de ses plus gros tubes, I Still Haven’t Found What I’m Looking For. S’en suit With Or Without You, dont la démo est dans les cartons depuis un moment. Les musiciens, Eno et Lanois peinent à trouver la solution à ce titre qui tourne
 en boucle. Les arrangements se 
multiplient sans succès, et sont
« horribles », confiera The Edge. 
Mais alors qu’elle est proche 
d’être mise au placard, With Or
 Without You est sauvée par une
 guitare expérimentale amenée 
par le musicien canadien Michael 
Brooke ; The Edge a travaillé avec
 lui sur la bande originale d’un
 film en 1985 et ils sont devenus
 amis. Baptisée l’Infinite Guitar,
cette copie de Strat par Tokai a été bricolée et équipée d’un système permettant de prolonger les sons à l’infini grâce à une boucle de feedback. De quoi rappeler aux guitaristes 
le Sustainer de Fernandes, qui ne sera commercialisé que quelques années plus tard. La guitare est en soi une bombe à retardement, propre à électrocuter son utilisateur à la première mauvaise manipulation. Bono écoute les bandes de la chanson dans la control room, lorsqu’il entend The Edge faire sortir des sons inconnus de cette guitare et il s’écrie : « C’est ça !… Mais putain, c’est quoi, ça ? » Il décrira plus tard ce son comme « le fantôme du son d’une guitare ». La chanson, qui n’a pas vraiment de refrain, n’enthousiasme ni le manager Paul McGuiness, qui ne veut pas en faire un single, ni Bono, qui doute de sa puissance. Ils finissent pourtant par se laisser convaincre, et With Or Without You devient le premier numéro 1 de U2 aux USA…

Injustices
Évidemment, la fibre sentimentale et justicière du chanteur traverse toujours ce disque, puisque l’on retrouve dans le quatrième titre, Bullet The Blue Sky, le sentiment de révolte consécutif à un voyage avec Amnesty International au Salvador en pleine répression. Cette chanson révèle aussi réellement The Edge à sa personnalité de guitariste. Déjà à part, il ne fait plus rien comme tout le monde. Il cherche des 
sons en permanence, part en quête de parties aussi simplissimes qu’imparables. Sur Bullet, sans doute 
l’une des meilleures chansons du groupe et issue d’une longue jam, il se sert de sa guitare en slide pour installer une ambiance malsaine et oppressante, à coups de grincements, de feulements, de hurlements, de feedbacks et autres solos distordus et angoissants, imitant ainsi les avions des escadrons de la mort qui crèvent le ciel pour aller bombarder les opposants, façon Hendrix sur Star Spangled Banner. Bono dénonce toujours avec Running To Stand Still, une jolie ballade traditionnelle sur la drogue, très américaine (mais très U2 aussi), avec les onomatopées (ah lalalala deday wouhou) et les envolées du chanteur en voix de fausset. Red Hill Mining Town ensuite, moins réussie, s’intéresse à la grève des mineurs que brisa Margareth Thatcher. Plus loin dans le disque, One Tree Hill est un hommage à un roadie et ami
 du groupe décédé et à la fin de l’album, Mothers Of The Disappeared, un titre sur les disparus du Salvador. Sans oublier bien sûr Where The Streets Have No Name qui ouvre l’album et qui reflète l’expérience de Bono et sa femme en Éthiopie.

Succès
« The Joshua Tree » est bouclé en janvier 1987, juste quelques heures avant la date fixée par Island Records. Il y a assez de matière pour faire un double album, mais le groupe décide de ne garder que le meilleur, soit 11 titres. Un petit concours est lancé pour trouver le meilleur tracklisiting, mais The Edge le perfectionniste est encore insatisfait et voudrait ajouter un overdub sur Where The Streets Have No
Name. Personne n’ose lui dire non, sauf l’ingé-son Steve Lillywhite, qui trouve la parade en lui proposant de laisser la version album ainsi et de rajouter ce qu’Edge veut sur la
version single, qui sortirait plus tard…
 Le 9 mars 1987, l’album est le premier à sortir en
 cassette, CD et vinyle le même jour. Island inaugure aussi l’ouverture des ventes à minuit. « Je n’avais jamais entendu ça, un disque mis en vente à minuit la veille de sa sortie, raconte Elvis Costello dans Classic Albums. Alors on est allé à Kensington Tower faire la queue avec les fans de U2 et c’était fantastique! On a acheté le disque, et on l’a écouté toute la nuit. »

« The Joshua Tree » devient numéro 1 instantanément, partout dans le monde. Il s’en écoule 15 millions d’exemplaires en1987 (28 millions aujourd’hui). La tournée de 111 dates dans les stades est sold-out et satellise le groupe irlandais en phénomène mondial, orbite dont il ne descendra plus jamais vraiment, malgré les errances futures. 
La preuve : pour la tournée des 30 ans, le groupe a vendu 1,1 million de tickets en 24 heures. Et si c’est une formidable opération commerciale, cette tournée prouve aussi que 3 décennies plus tard, ce disque reste dans le cœur des fans le chef-d’œuvre de U2.

Une pochette mythique
La pochette fut confiée au photographe Anton Corbijn, virtuose de la plaque charboneuse et granuleuse. En décembre 1986, le groupe et lui partent 3 jours en bus dans 
le désert situé entre Los Angeles et Las Vegas où pousse un arbre endémique, le Joshua tree (l’arbre de Josué, en français). Corbijn finit par repérer un Joshua tree isolé, et décide de photographier le groupe devant, avec l’idée de ne mettre que l’arbre sur la face et le groupe au dos. Sur la photo, 
la mine des 4 musiciens est sinistre, comme si le poids des sujets abordés sur le disque pesait sur leurs épaules. En réalité, il gèle au moment du shooting et, sans veste, les Irlandais sont frigorifiés. L’esthétique glacée de ce visuel est entrée dans l’histoire autant que la musique du groupe et a renforcé la réputation de ce coin de désert californien.

Pendant des années, l’emplacement exact de l’arbre photographié avait été gardé secret pour éviter tout pèlerinage indésirable. On dit qu’un couple est mort, déshydraté dans le désert pour l’avoir cherché
en vain. L’arbre a fini par être découvert,pas dans le parc national de Joshua Tree d’ailleurs, mais un peu plus au nord. L’arbre est mort de sa belle mort vers l’an 2000, alors qu’il était âgé de plus de 200 ans, et vers 2013, fut tronçonné par un fan fétichiste sans pitié qui partit avec un
 bout de tronc, laissant au sol ce qui restait du précieux végétal. Aujourd’hui, une plaque déposée par un fan commémore l’endroit, quelque part entre la vallée de la mort et Sequoia Park.

Le 2 juin 2017 est sortie une réédition de l’album, disponible en plusieurs versions. Le coffret Super Deluxe (7 Lps) comprend l’album, le live au Madison Square Garden de 1987, des vinyles, des raretés, des remixes, des affiches et des albums photos

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