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THE BEATLES – « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band », l’album qui a tout changé

Exit les tournées, les Beatles seront dorénavant un groupe de studio. Dont acte : après 4 mois aux studios EMI d’Abbey Road, les Fab Four publient en 1967 un album plein de panache, plus ambitieux et aventureux que jamais. Une pierre angulaire de la révolution pop en marche et un des disques les plus cultes de l’histoire.
Par Flavien Giraud

Les spécialistes et Beatlesophiles ne s’accorderont jamais : quel est le meilleur album des Beatles ? Au fond, à chacun de choisir le sien. Mais s’il y en a bien un qui, de l’avis de tous, reste le plus iconique, c’est bien « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band » : question d’audace stylistique, de pochette, de timing… Pas moins de 4 mois d’enregistrement, c’est le temps nécessaire aux Fab Four pour produire leur réplique au 
« Pet Sounds » des Beach Boys sorti l’année précédente (mai 1966) qui a mis McCartney sens dessus dessous. Pour le groupe aussi c’est un moment charnière. Soudain les Beatles portent une moustache, des fringues pas possibles, et Lennon des lunettes de grand-mère cerclées de métal : ils sont loin les 4 gendres idéals dans le vent.

L’adieu aux tournées
Dans le vent, et toujours dans le coup. Dès 1965, John et George sont les premiers à essayer le LSD et « Rubber Soul » met un premier pied dans le psychédélisme avec sa pochette au lettrage gonflé, et des titres comme le Norwegian Wood d’Harrison (qui déjà joue du sitar), ou Nowhere Man de Lennon… Puis vient « Revolver », sorti en août 1966, qui marque le début de l’ère expérimentale du groupe : guitares à l’envers (I’m Only Sleeping), Tempura (Tomorrow Never Knows), sitar (Love You To), boucles, voix passées dans une cabine Leslie,
 et la technique de l’automatic double tracking (ADT) sur la voix. 
Cette année 1966 est… mouvementée. John, avec sa remarque sur les 
Beatles « plus célèbres que Jésus », avait déchaîné les foudres de l’Amérique réac’ : le scandale prend des proportions inimaginables, les bigots sont choqués et le Ku Klux
 Klan (des suprémacistes à cagoules pointues – c’était avant les trolls de la fachosphère) organise des autodafés pour brûler disques, posters, et tout ce qui se rapporte aux Beatles… Menaces de mort et sécurité rapprochée rendent les tournées invivables, et à la fin de l’été, la décision est prise d’arrêter de tourner après le concert du 29 août
 au Candelstick Park à San Francisco. Pour les Beatles, il s’agit aussi de rompre avec les cadences infernales (au rythme des singles, de 2 albums par an, de tournées sans fin et rebelote)… McCartney : « Désormais notre scène, c’est le studio. »

Crédit photo : Apple Corps Ltd

Studio 2
Puisqu’ils sont les Beatles aux œufs d’or, EMI leur laisse accès libre
 aux studios d’Abbey Road. George Martin, le cinquième Beatle, est là bien sûr, mais aussi une demi-douzaine de techniciens, dont Geoff Emerick 
(21 ans!), promu premier ingé-son depuis « Revolver », bidouilleur en chef qui relève tous les défis pour offrir aux Fab Four les moyens de mettre en son leurs fantaisies sonores. Et pas question de répéter les recettes: « J’avais utilisé tout ce qui était à notre disposition sur « Revolver ». Pour « Pepper », c’était comme repartir de zéro. (…) Ils ne voulaient plus qu’une guitare sonne comme une guitare. (…) même leurs voix : les Beatles ne voulaient pas qu’elles sonnent comme des voix. » Si « Revolver » a été enregistré dans le studio 3, plus petit et au son plus rock’n’roll selon ce dernier, on opte cette fois pour le studio 2, plus grand, plus brillant et plus clean. Les sessions d’enregistrement débutent le 24 novembre 1966, avec une liberté totale et sans date butoir. Elles s’étaleront jusqu’à fin mars 1967. Et d’entrée de jeu, on s’attaque à un futur chef-d’œuvre : Strawberry Fields For Ever. Après 55h de travail (!), John va persuader George Martin de combiner 2 prises (nécessitant d’accélérer progressivement la première et de ralentir la deuxième pour corriger
 la différence de tempo et le demi-ton d’écart entre les 2). Avec son étrange Mellotron et son atmosphère cotonneuse, ce titre inouï doit être le point de départ d’un album consacré à Liverpool en piochant dans leurs souvenirs d’enfance. En réponse, Paul compose Penny Lane, pour laquelle il veut « un enregistrement très clean… Peut-être un truc genre Beach Boys. » Il a en tête la sublime God Only Knows, qu’il considère comme une des plus belles jamais écrites. « Sans « Pet Sounds », « Sgt. Pepper » n’aurait pas existé », commentera plus tard George Martin… On s’amusera même à ajouter des cris d’animaux dans Good Morning Good Morning (Brian Wilson, lui, avait bien ramené ses chiens en studio).
Strawberry Fields For Ever et Penny
 Lane sont utilisées pour faire le single
 de l’hiver, une double Face A (comment faire autrement ?) qui sort le 17 février 1967. Mais la règle alors en vigueur chez les Anglais étant de ne pas mettre les singles sur les 33t, au prétexte de ne sortir que des morceaux inédits : ces 2 monuments ne figureront pas dans le tracklisting de l’album ! À regret… George Martin s’en est toujours voulu de les avoir exclus : « la plus grosse erreur de ma carrière ».

Sel-poivre
Le projet de disque 100% liverpuldien est finalement laissé de côté, mais Macca a des idées à revendre. Dont celle un peu fumeuse d’incarner la fanfare imaginaire du Sergent Poivre. C’est surtout un bon moyen pour mettre les ego de côté et s’offrir la liberté de faire comme s’ils n’étaient pas les Beatles, trouver un nouveau souffle. Mais le groupe n’ira pas au bout du concept, qui ne concerne finalement que les 2 premiers titres et la reprise en fin de disque. McCartney est dans une frénésie créatrice. Le gaucher est le plus musicien des Fab Four et s’affirme plus que jamais, le studio lui va si bien : « Au lieu de chercher des singles accrocheurs, on écrivait un roman. » La dynamique du duo Lennon/ Macca tient de la magie, la moindre idée de l’un stimule l’imagination de l’autre, et tout est source d’inspiration : une vieille affiche de cirque (…Mr. Kite), une jolie contractuelle (Lovely Rita), ou le journal du jour, comme pour A Day In The Life. Pour cette chanson de John, Paul rebondit et propose une partie orchestrale. Le 15 février, 40 musiciens en tenue de soirée se pointent à Abbey Road pour enregistrer une sorte d’« orgasme musical »! Le groupe passe des heures et des 
heures en studio, du soir au matin, 
avec un peu d’aide des amphèt’, (ils en auraient même glissé dans le café de George Martin pour le tenir éveillé), 
on bricole, on peaufine, ajoutant des instrumentations en pagaille : ils n’auront pas à jouer ces morceaux sur scène après tout ! Les studios EMI n’étant équipés que d’enregistreurs 4-pistes, il faut sans cesse libérer des pistes et « prémixer » ce qui a déjà été enregistré pour les réduire sur 1 ou 2 pistes d’un second magnéto et pouvoir coucher de nouveaux overdubs. Le disque prend forme, avec le morceau d’exposition éponyme qui vient se fondre dans With A Little Help From My Friend chantée par Ringo ; Lucy In The Sky With Diamonds de Lennon, ouverte à bien des interprétations, Being For The Benefit Of Mister Kite ! où George Martin réalise un collage de morceaux de bandes jetés en l’air et ramassés au hasard, Within
You Without You, seul titre amené par Harrison, alors qu’il revenait d’Inde, après un stage de sitar auprès de Ravi Shankar, ou encore When I’m Sixty Four, écrite par Paul à partir d’une vieille chanson composée sur le piano familial lorsqu’il n’avait que 16 ans…

La pochette culte de « Sgt. Pepper » reste toujours aussi fascinante aujourd’hui. Pour ses 50 ans, l’album culte vient d’être réédité en version Deluxe (album remixé, prises alternatives, making of…)

La pochette elle aussi sera exceptionnelle. Elle est réalisée au mois de mars par l’artiste pop-art Peter Blake et le photographe Michael Cooper. Elle se laisse contempler indéfiniment avec 
sa galerie de personnages reproduits grandeur nature et ses petits détails (sur la droite une poupée porte un pull « Welcome The Rolling Stones »), tandis que les 4 coupables se sont glissés dans les costumes flashy de l’orchestre fictif des cœurs solitaires. Le disque sort le 1er juin et c’est une apparition : pochette, concept, musique… Il s’en écoule 250 000 copies en moins d’une semaine en Angleterre (plus de 2 millions avant la fin 67 aux USA), diffusant à grande échelle une expérience sensorielle inédite, les doubles-sens
 des paroles et une redéfinition de la notion d’album. Il reste plusieurs mois consécutifs dans les charts et pour toujours dans l’inconscient collectif de toute une génération.

All you need is love
Le 25 juin, pour l’émission « Our World » diffusée pour la première fois par satellite en Mondovision, les Beatles sont invités à jouer leur hymne hippie All You Need Is Love en compagnie d’un orchestre et de quelques amis (Stones, Faithfull, Clapton, Who…), devant 400 millions de téléspectateurs ! 
Le groupe se lance ensuite dans un nouveau projet de McCartney qui imagine le Magical Mystery Tour, road movie dans la campagne anglaise, quelque part entre les virées en bus organisées l’été pour les enfants de Liverpool et le bus bariolé des Merry Pranksters aux USA… Si la bande-son se tient (avec le génial I Am The Walrus), le film leur sert d’abord à tromper le chagrin suite à la mort fin août de leur mentor-manager Brian Epstein. Sans scénario, largement improvisé, il est diffusé le 26 décembre et c’est un fiasco. Les critiques sont sévères mais pas de quoi les couler : ils auront bientôt un sous-marin jaune de toute façon.

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