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RICKIE LEE JONES – Femme du désir

Après un disque de reprises produit par Ben Harper, Rickie Lee Jones a retrouvé l’inspiration sur un album qui est à classer parmi ses plus remarquables efforts. « The Other Side of Desire » ne surprendra pas autant que « Pirates » ou « Ghostyhead », mais certains ne s’en plaindront pas. Elle en a profité pour créer son label (du même nom que l’album) afin d’être plus que jamais maîtresse de son destin artistique.
Propos recueillis par Jean-Pierre Sabouret – Photos : David McClister

The « Other Side of Desire » est ton quatorzième album studio, mais aussi ton premier sur ton propre label…
C’est exact ! L’idée était surtout de gagner un peu plus d’argent (rires) !

C’est la seule raison ?
Oui, si j’étais riche, je n’y aurais pas songé une seule seconde. Mais avoir mon propre label est aussi un bon moyen de présenter mon travail comme j’en ai envie. Je pense savoir comment me vendre mieux que personne. Vous n’allez pas le croire, mais je n’ai eu personne pour coller une seule affiche de concert depuis des années. Je ne sais pas à quoi était dépensé l’argent que l’on retenait pour assurer ma communication. Maintenant, c’est à moi de gérer cet argent et de faire des affiches comme j’en ai envie. On a du mal à croire que les maisons de disques mégotaient même sur les affiches… Pour être honnête, le chiffre d’affaire de l’industrie musicale a énormément baissé depuis internet. En mettant de côté l’aspect purement artistique, le seul moyen de survivre décemment est de trouver un moyen d’être payé le plus directement possible. Plus je vieillis, plus je suis préoccupée par l’aspect financier. Je ne veux pas me retrouver à 70 ans dans un hospice sans un centime (rires).

N’était-ce pas une question de contrôle artistique ? Car tu as toujours eu la réputation de savoir ce que tu voulais, même si ça n’était pas du goût de ta maison de disques…
Ce n’était plus le cas avec les deux dernières. De plus, si quelqu’un me propose un contrat en mettant 100 000 dollars sur la table, la moindre des choses est de me montrer reconnaissante et de dire merci. Mais malheureusement, on ne va pas très loin, même avec une telle somme. Quel que soit le budget dont j’ai disposé, ça se finissait toujours par des dépassements plus ou moins conséquents. Et lorsque le moment est venu de partir en tournée, il n’y a jamais assez. Rendez-vous compte, un tour bus coûte au moins 15 000 dollars par jours !

Te voilà donc femme d’affaire…
Non, certainement pas ! Je le fais parce que j’y suis obligée, mais je n’ai pas du tout le sens des affaires. J’apprends au fur et à mesure et, pour le moment, c’est surtout mon manager qui se tape presque tout le boulot. Sinon, je continue à vivre et à créer comme avant. La seule réelle différence est le temps que je passe sur internet à communiquer avec les gens. On ne s’occupe plus du tout du business comme dans les années 80. Je n’ai pas fait partie de la génération des années 60/70, mais j’en ai gardé quelques principes, comme celui de ne quasiment jamais parler à la presse et de rester très discrète sur ma vie privée. Le bon côté, c’est que je me retrouve entraînée dans un mouvement avec toute une nouvelle génération d’artistes dans un monde qui est en train de se réinventer. Dans un sens, ce qui arrive est une bénédiction.

La presse s’était beaucoup épanchée sur ton virage trip-hop à la f in des années 90, plus encore que sur le caractère imprévisible de tes albums. Cette fois-ci, il semble que tu n’aies pas eu envie de changer radicalement. Y-a-t-il des musiques qui t’ont touchée profondément ces dernières années ?
Je crois que la musique qui te marque pendant tes jeunes années reste celle qui te définira tout le reste de notre vie. Même en écoutant de nouvelles formes de musique, on fera constamment référence à celles de nos premières grandes émotions. Lorsque j’ai découvert Cat Power, je ne pouvais m’empêcher de me demander si ça me touchait autant que quand j’ai écouté Van Morrison pour la première fois. Il y a peu de chances que quoi que ce soit puisse te bouleverser autant que lorsque tu avais 15 ans et qu’à tes yeux, le monde était en ébullition. Ton sang, tes os, ton système nerveux, ton regard sur les choses, tout ça était comme neuf et la musique s’installait au plus profond, comme dans un cœur vierge. Plus tard, quand tu passes les 40 ou 50 ans, la musique n’est plus dans un espace vierge ; elle sera perçue à travers toutes sortes de références et de comparaisons. Même si j’ai écouté beaucoup d’artistes de talent ces dernières années, je ne me suis pas précipitée pour trouver leurs albums. Le meilleur test ? Quand on achète un album, au fond de soi, on se demande : « Ai-je envie de le ramener à la maison avec moi ? ». Je parlais de Cat Power ; en l’écoutant, j’ai compris très vite d’où elle venait, quelles étaient ses références, il y avait un peu de moi, de Björk et deux ou trois autres choses. Ai- je envie de ramener ça chez moi, ou vais-je préférer les Black Keys ? Certainement pas (rires) ! Vais-je plutôt écouter Jack White ? Probablement pas non plus…

Pourquoi ça ?
Il y a trop de musique dominée par les hommes. Quand j’étais ado, il y avait beaucoup d’hommes dans la musique, mais elle était moins masculine. Je ne me sens pas concernée par les émotions qu’ils cherchent à transmettre. Une des rares exceptions reste Thom Yorke. D’une manière générale, il me semble que la musique est devenue très sexiste : les filles s’adressent aux filles, les garçons aux garçons. Je trouve ça ennuyeux à mourir. L’appât du gain pousse certains à calibrer des produits en créant des microcosmes. Je suis heureuse d’échapper à tout ça.

Ricky Lee Jones2

 

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