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DJANGO REINHARDT & STÉPHANE GRAPELLI – Le quintette à cordes

Vingt ans avant l’avènement du rock’n’roll, Django Reinhardt imposa l’un des premiers groupes à guitares de l’histoire de la musique. Guitar Hero avant l’heure, le célèbre Manouche ne réunit en effet pas moins de trois guitares (acoustiques) au sein du fameux quintette à cordes du Hot Club de France, qui, avec l’aide de son comparse Stéphane Grappelli, allait marquer d’une empreinte indélébile le cours du jazz. La sortie chez Label Ouest de l’intégrale remasterisée du quintette permet de prendre la pleine mesure de cette épopée musicale sans précédent.
Par Max Robin / Remerciements : Alain Antonietto – Photos : DR

C’est Django qui prend l’initiative de rencontrer Grappelli, probablement à l’hiver 1931, à la Croix du Sud, cabaret chic du boulevard du Montparnasse. Le guitariste a déjà en tête un projet de formule à cordes, mais pour l’heure, Stéphane ne se sent pas prêt : « J’hésitais toujours à faire de la musique moderne sur le plus classique de tous les instruments : le violon », avouera-t-il. Le violoniste n’en est pas moins très impressionné par le jeu de Django, notamment lorsqu’il le retrouve un après-midi dans sa roulotte à la porte de Montreuil. Les deux hommes jouent ensemble pour la première fois (Honeysuckle Rose, paraît-il…), mais les aléas et les obligations du métier les tiendront à l’écart l’un de l’autre pendant deux années encore. En janvier 1934, Reinhardt et Grappelli se retrouvent pour une séance d’enregistrement avec Jean Sablon, dont Django est devenu le guitariste attitré. Entre-temps, le Manouche s’est fait une réputation grandissante dans le cercle des amateurs, qui pensent à lui pour former un orchestre portant les couleurs du Hot Club de France. A l’automne, les circonstances vont s’en mêler. Pour animer les thés dansants du Claridge (sur les Champs-Elysées), le contrebassiste Louis Vola a réuni un orchestre de onze musiciens, dont Django et Stéphane. A la faveur des pauses, les deux partenaires se mettent à improviser en coulisses, bientôt rejoints par le guitariste Roger Chaput et par Vola. De quatre à cinq (Django ayant imposé la présence de son frère Joseph pour étoffer la section de guitares), la formule est désormais en place : trois guitares, un violon, une contrebasse. Le futur Quintette à cordes du Hot Club de France vient de faire ses premiers pas dans le grand monde de la musique !

Les débuts (1934-35)
Dans le monde du jazz, on n’a jamais rien entendu de tel ! Mais l’adhésion ne sera pas immédiate : « A cette époque, un quintette de jazz à cordes, c’était révolutionnaire. Quand on évoquait le jazz, on pensait trompette, batterie, piano, saxophone (…) Les réactions étaient mitigées », précise Sablon. Jugé d’abord trop moderne, l’orchestre finira par signer avec le label Ultraphone. Malgré le succès des disques auprès des amateurs, l’existence du Quintette reste aléatoire. Le groupe, se reformant ponctuellement au gré des séances d’enregistrement ou de quelques concerts, se produit néanmoins salle Pleyel le 23 février 1935. En juin, Pierre Ferré (dit « Baro ») remplace Roger Chaput. A la faveur d’un engagement régulier aux Nuits Bleues (rue Fromentin), les membres du Quintette sympathisent avec Benny Carter, en compagnie duquel ils effectuent leur premier déplacement à l’étranger, à Barcelone, en janvier 1936.

L’âge d’or (1936-39)
En Espagne, le succès est tel que l’orchestre doit doubler le nombre de ses concerts. Les critiques sont élogieuses. Django et Stéphane développent un matériel de plus en plus original (Oriental Shuffle, Are you in the mood ?, Sweet Chorus, Tears…). Mais c’est en 1937, année de l’Exposition Universelle à Paris, que le groupe va atteindre son plein régime. Bricktop, métisse américaine, ouvre en effet à cette occasion le Big Apple, nouveau cabaret situé rue Pigalle. Le Quintette y connaît son premier engagement de longue durée, permettant à Django et Stéphane d’imposer un nouveau style : « Django et moi jouions les mélodies comme d’autres interprètent Schumann ou Schubert », expliquera le violoniste. Le succès est considérable. On vient de partout écouter ces musiciens d’un genre nouveau. Cole Porter ou George Gershwin ne s’y trompent pas ! Bientôt, la rencontre avec l’imprésario britannique Lew Grade permettra de jeter un pont vers l’Angleterre, futur terrain de prédilection du Quintette. Le 30 janvier 1938, le premier concert au Cambridge Theater de Londres est un triomphe. Le lendemain, le groupe, en grande forme, enregistre sa première séance en terre étrangère (pour le label Decca). Après la flamboyance des premiers temps, l’art de Django et de Stéphane évolue, se fait plus raffiné, plus subtil : « Avec Django, nous voulions toujours chercher plus loin, repousser les limites, raffiner notre musique », explique Grappelli. En mars 1939, l’arrivée du contrebassiste Emmanuel Soudieux marquera une étape décisive dans le domaine de la rythmique, imposant une nouvelle pulsation à quatre temps. Mais la déclaration de guerre surprend le Quintette en pleine tournée anglaise. Django rentre précipitamment en France. Stéphane reste à Londres…

L’après-guerre (1946-48)
Six années ont passé. Lors de leurs retrouvailles, La Marseillaise jaillit spontanément sous les doigts de Django et de Stéphane. La communion est immédiate. Le 31 janvier 1946, dans les studios d’Abbey Road, Charles Delaunay cherche à recréer ce moment inoubliable. Malheureusement, les circonstances vont compromettre la suite des événements. Django doit subir une opération en urgence, les émissions prévues à la BBC et la tournée à suivre sont annulées. Dès lors, les reformations du fameux Quintette ne seront plus qu’épisodiques. Dans l’intervalle, la « nouvelle musique » a elle-même subi sa propre révolution, avec l’avènement du be-bop (incarné par Charlie Parker et Dizzy Gillespie), nouvelle donne que Django prend de plein fouet lors de son séjour américain. A son retour, les séances de 1947 se font l’écho de cet état d’esprit, le jeu du guitariste s’y révélant à la fois plus audacieux et plus tranchant. En novembre, le Quintette se produit à Pleyel. Début 1948, il est engagé pour plusieurs semaines à l’ABC, où Django reçoit la visite de Gillespie. Fin février, le groupe clôture la première édition du Festival International de Jazz de Nice. Une dernière version de Lady Be Good, gravée lors d’une ultime séance d’enregistrement (le 10 mars 1948), à rapprocher de la toute première (mise en boîte le 28 décembre 1934), permet de mesurer, en quatorze années, le chemin parcouru…

Épilogue
Dès le début des années 40, la cohorte des suiveurs et des émules (manouches ou non) afflue, tant l’impact musical du Quintette est considérable. Plus de quatre-vingts ans après sa création, l’œuvre de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli demeure le mètre-étalon du jazz à cordes et de l’idiome manouche aujourd’hui florissant.

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De gauche à droite : Pierre « Baro » Ferré, Django, Vola, Grappelli, Joseph Reinhardt – Paris, 1935 (photo Juliette Lasserre, DR)

 

JOSEPH REINHARDT (dit « NIN-NIN »)
Partenaire privilégié, le frère de Django est celui qui cumule le plus grand nombre de faces enregistrées avec le Quintette. Mélodiste original, soliste de bonne tenue, Joseph sera un des tout premiers dans l’hexagone à électrifier son instrument (dès 1946). Il enregistrera en tant que leader plusieurs albums en hommage à son frère, dont un superbe « Joseph Reinhardt joue… Django » (1958), réédité par Label Ouest.

ROGER CHAPUT
Guitariste accompagnateur (il côtoya les pionniers du musette), caricaturiste et peintre de talent, Chaput est historiquement le premier guitariste rythmique du Quintette. Auteur de « Hot Guitar », une des premières méthodes de guitare jazz en français (aux éditions Léon Agel), il composa également Lorsque Django jouait, une mélodie passée dans le répertoire, notamment grâce à l’interprétation de Gus Viseur.

PIERRE « BARO » FERRÉ
Technicien brillant, soliste de premier ordre, Baro fut avec Joseph l’un des piliers du Quintette, au sein duquel il s’illustra de 1935 jusqu’aux années de guerre. Également partenaire de Gus Viseur, auquel il donna la réplique, spécialiste de la valse, dont il devint le champion, Baro laisse à la postérité, outre le fameux « Valses d’hier et d’aujourd’hui » (1965-66), une série de chefs-d’œuvre gravés sous son nom en 1949 en compagnie de Jo Privat (Panique, La Folle…), qui témoigne à elle seule de la richesse de son invention.

MARCEL BIANCHI
D’origine corse, cet instrumentiste virtuose entre dans la légende en gravant dix-huit faces avec le Quintette en 1937. Soliste reconnu de son vivant, Bianchi s’illustrera ensuite aussi bien à la guitare acoustique qu’à la guitare électrique (qu’il découvre dès 1944) ou à la guitare hawaïenne (à laquelle il se consacre principalement à partir des années 60). Les rééditions orchestrées par Patrick Saussois pour le label Djaz au milieu des années 2000 ont permis de redécouvrir l’étendue de son talent.

EUGÈNES VÉES (dit « NININE »)
Cousin germain de Django, Eugène Vées forme avec Joseph Reinhardt une paire rythmique d’une grande cohésion, qui donnera sans doute le meilleur d’elle-même après-guerre, durant l’année 1947. La compilation « Gypsy Jazz School », concoctée par Alain Antonietto en 2003, permit également de découvrir les qualités de soliste d’Eugène, en compagnie du violoniste Léo Slab.

JEAN « MATELO » FERRÉ
Le plus jeune des Ferré n’est crédité que d’une séance avec le Quintette, en 1947, mais l’immensité de son talent n’est fort heureusement plus à démontrer. Soliste particulièrement inspiré, doté d’une technique des plus solides, Matelo a excellé dans tous les genres : avec les accordéonistes, derrière les chanteurs, dans le jazz, la musique tsigane… Une référence !

RENÉ « CHALLAIN » FERRET
Accompagnateur de l’année 1948 (peu avant que Django ne renonce complètement au soutien des guitares), ce cousin de Baro et Matelo (avec lesquels il participa dès 1938 à l’aventure de la Gus Viseur’s Music, calquée sur la formule du Hot Club), s’illustra ensuite dans la musique tsigane, aux côtés du pianiste Valia Belinsky.

Il faut enfin mentionner Jack Llewellyn et Allan Hodgkiss, guitaristes britanniques, qui participèrent aux séances londoniennes de 1946, Nin-Nin et Ninine n’ayant pu obtenir leur visa à temps.

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De gauche à droite : Grappelli, Chaput, Vola, Django, Bert Marshall & Joseph Reinhardt, Claridge – Paris, 1934 (photo X, DR)

 

 

 

 

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