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IDLES – This is England

Après « Brutalism », voici « Joy As An Act Of Resistance », un deuxième album en forme de manifeste, où le post-punk indompté d’Idles continue de jaillir comme un torrent d’insoumission.
Propos recueillis par Flavien Giraud – Photo : © Ebru Yildiz

Il y a trop d’intensité chez Idles pour que celle-ci soit feinte, trop d’engagement, trop de furie… Il faut voir le groupe de Bristol sur scène : 5 têtes brûlées y jouent leur peau, leurs os, leur chair, leur sang et leurs nerfs, renouant avec une sauvagerie punk primitive et salvatrice. Leurs concerts sont comme des troisièmes mi-temps, où tous les laissés pour compte, les amochés, les prolos, les classes trop moyennes, les paumés, les désœuvrés, peuvent enfin oublier, expulser le trop-plein, danser, expier, lécher leurs plaies… « We’re not fighting, we’re just
dancing », lit-on lors de notre rencontre sur le t-shirt du charismatique chanteur Joe Talbot, qui laisse voir une collection de tatouages témoignant d’un goût pour les arts (avec notamment un portrait de Frida Kahlo sur sa main droite). Tempétueux sur scène, le gaillard se montre sous un jour apaisé, simple et prévenant. Après plusieurs années à affiner ce rock rêche et viscéral, scandé avec une hargne inouïe et une pointe de sarcasme, Idles déboule début 2017 avec « Brutalism » (du mouvement architectural du même nom), un concentré de colère et de frustration.
 « Ce n’est pas de la colère, juste de la passion. Notre musique est passionnée. Si tu n’es pas passionné par ton art, tu n’as pas choisi le bon boulot. J’ai été une personne en colère, mais s’il y a une violence aujourd’hui dans notre musique, ou dans nos performances, c’est parce qu’il s’agit d’un super véhicule pour nous, qui donne de la force à notre message. » Il y a pourtant quelque chose de plus profond dans cette énergie qui anime Idles. « La vie », explique Joe. Et la mort aussi… sa mère, dont il s’occupait, décède d’une longue maladie au moment de l’enregistrement de « Brutalism » (la pochette lui rend d’ailleurs hommage et Joe a gardé une partie de ses cendres pour les mêler à un pressage limité de 100 exemplaires vinyles). Une autre tragédie l’a frappé depuis : « Ma vie a changé radicalement. J’ai eu un enfant avec ma compagne, et nous l’avons perdu. C’est le genre de catastrophe qui bouleverse ta perception des choses. Il fallait
que je change : continuer à boire jusqu’à y rester, ou alors m’appuyer sur cette tragédie pour devenir quelqu’un de meilleur, un meilleur père, un meilleur artiste. Apprendre à m’accepter, pour grandir et changer de trajectoire. J’ai arrêté de boire. L’album vient de là : notre musique sera toujours une exploration de nous-mêmes à un moment donné. »

Résistance joyeuse
« Joy As An Act Of Resistance » oppose en effet l’acceptation de soi, l’honnêteté, la vulnérabilité et la normalité aux stéréotypes que nous imposent nos sociétés, aux clichés de la virilité (on recommandera ici l’écoute du titre Samaritans : « Voilà pourquoi tu n’as jamais vu ton père pleurer »), aux canons de la beauté et de la perfection… « Les magazines,
 la télévision, la pop, continuent de véhiculer cette imagerie. Mais ça ne 
fait que mettre la pression sur les jeunes pour aller à la salle de sport ! Personne n’est parfait, c’est impossible. Ils mentent, te disent que tu es gros, stupide, moche, “faites-nous confiance, votez pour nous, on s’occupe de vous”, “achetez nos produits”, “écoutez ceci, regardez cela”… Il y a une forme de docilité qui vient simplement de l’appauvrissement
 de la culture populaire. Ce qu’on essaye de faire, c’est changer ce
 récit, encourager les gens à accepter l’imperfection, la douleur : vous n’êtes pas seuls… Il n’y a pas de honte à se sentir vulnérable, à partager ses angoisses, à avoir besoin d’aide ». Le quintet a également veillé à se débarrasser des interférences de l’ego : « Je crois qu’il n’y a plus de place pour les rock stars : ce sont des conneries. On veut en finir avec le récit de la masculinité et de la célébrité et transformer la scène en une arène de liberté de pensée et d’expression, simplement en s’amusant, de manière aussi vraie et honnête que possible… Une résistance joyeuse. Avec le temps, j’ai appris à ne pas me soucier de
 ce que les gens pensent de moi. Je
 ne peux pas être honnête si je m’en préoccupe. Et puis le monde continue de tourner. Ma fille est morte, mais le reste du monde continuait à vivre,
 à rire… Alors si quelqu’un n’aime
 pas mes paroles, n’aime pas notre chanson, ce n’est pas bien grave. » Sans prétention « politique », Idles l’est de fait, par son côté social, ses observations sur notre époque, nos sociétés : « Notre musique parle de vivre le moment présent, en ayant conscience de soi-même et de notre environnement. On essaye de proposer un miroir plutôt que dépeindre quelque chose de beau qui n’existe pas ». Avec des groupes comme Idles, mais aussi Fat White Family, Sleaford Mods, ou plus récemment Shame,
 le rock anglais s’est trouvé un nouveau souffle. Et la prochaine insurrection, sa bande originale…

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