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GIBSON FLYING V – Born to boogie : l’histoire d’un modèle devenu culte

Ou comment un des plus gros échecs de Gibson est devenu en quelques décennies une guitare culte, dont les modèles originaux sont encore aujourd’hui parmi les plus recherchés par les collectionneurs…
Par Thomas Baltes

Pour Gibson, les années 50 ne sont pas une période facile. Les ventes de guitares sont en déclin, après avoir atteint leur sommet en 1953. Le luthier, qui avait fait sa réputation dans la belle guitare, prouvant ses talents avec ses mandolines d’exception, puis des archtops mythiques comme les Super 400, ES-300 ou ES-350, a un peu raté le tournant de l’après-guerre. L’arrivée de 
la Telecaster en 1950, mais surtout de
 la Stratocaster en 1954, lui donne un sacré coup de vieux, déjà parce qu’il
s’agit de 2 solidbodies, mais
 aussi parce que le design de la Strat, 
racé, futuriste, est complètement
 en phase avec l’époque, celle de
 l’atome, de la conquête spatiale
 et de la foi infinie en la technologie.
 Qui plus est, les Fender sont made in Californie, terre d’avenir et d’espoirs, à l’opposé de Kalamazoo, Michigan, où siège Gibson, symbole de l’industrie. Leo Fender ne manque pas une occasion de le faire savoir lorsqu’il fait sa tournée des revendeurs…
 Si l’on se penche sur la question, on constate que c’est légèrement injuste. 
En 1948, Gibson a en effet déniché
 un phénomène nommé Ted McCarty (1909-2001). Le front très haut, l’air intelligent et volontaire, le nouveau patron, issu de chez Wurlitzer, n’a jamais touché une guitare de sa vie. Pourtant, 
il parvient à amener tout à la fois de nouvelles méthodes de travail et des innovations majeures, telles la Les Paul, le Tune-O-Matic, les humbuckers PAF…
 Il fait souffler un tel vent de réforme 
sur la vieille maison, qu’on parlera plus tard de cette époque comme de « la période dorée » de Gibson. Pourtant, 
dans les magasins de musique au milieu des années 50, beaucoup pensent que Gibson, si elle fait des électriques, s’adresse bien plus aux jazzmen qu’aux nouveaux musiciens de rock’n’roll. « À cette époque, les revendeurs pensaient que nous étions trop traditionnels, déclarait Ted McCarty, dans American Guitars de Tom Wheeler… alors nous avons décidé de les bousculer ».

Futurisme
L’idée naît probablement au printemps 1957, avec dans l’optique, le salon des instruments de l’été. En juin, Gibson dépose le brevet de 3 guitares au design révolutionnaire ; tellement révolutionnaire, qu’elles causeraient 
du remue-ménage dans les allées. La série s’appelle Modernistic et comprend la Moderne (qui ne passera jamais en production, voir Guitar Part 271), la Flying V et l’Explorer. McCarty : « J’ai dessiné ces guitares avec l’aide d’un artiste local, il devait y avoir une centaine de dessins dans l’atelier, toutes sortes
 de formes bizarres. Comme on voulait faire une solidbody, on pouvait tout
 se permettre. Et on travaillait sur cette guitare triangulaire. Elle était trop lourde et on était obligé d’enlever du poids de quelque part. On s’est dit qu’on n’avait pas besoin de l’arrière, alors on l’a simplement découpé. On voulait qu’elle soit comme une flèche. Quelqu’un dans l’atelier a voulu faire un bon mot et a dit : “on dirait un ‘V’ volant”, et on a utilisé ça pour le nom ». Selon le livre « Gibson Guitars – Ted McCarty’s golden era », 
ce serait Seth Lover 
qui aurait lancé ce 
« V volant »… 
Les 3 prototypes,
 inspirés des ailerons 
de Cadillac ou de 
Chrysler de l’époque, font leur petit effet.

À gauche : le brevet de la Flying V, publié le 7 janvier 1958 – À droite : catalogue Gibson de 1958

Selon le spécialiste français de la guitare vintage André Duchossoir, il est presque impossible aujourd’hui de comprendre à quel point ces guitares ont surpris les guitaristes et les fabricants. « Il y avait une sorte de loi non-écrite, qui disait que les formes des Gibson devaient être traditionnelles. Après ces 2 modèles, tout semblait possible. » Pourtant il ne s’agit que de design, la lutherie en elle-même étant assez classique, si ce n’est que la Flying V est la première Gibson électrique à avoir des cordes traversantes, et la première à offrir 22 frettes hors-corps (elle sera très vite suivie par l’ES-335, la Junior DC et la SG). 
La série Modernistic est également la première à utiliser le korina (ou limba), un bois d’Afrique de l’Ouest, surtout employé pour l’ameublement et… les raquettes de ping-pong (il améliorerait sensiblement le top spin), mais très
 peu pour les guitares. « Nous voulions un bois que nous n’aurions pas à traiter ni à colorer : la demande des guitares en finition naturelle était très forte à cette époque », expliqua McCarty. « Personne d’autre ne faisait une guitare en korina, expliqua l’expert en bois de Gibson Wilbur Marker à Duchossoir. C’était une nouveauté. Et c’était très beau. C’est pour ça qu’on l’a choisi. » Enfin, la Flying V est également équipée de nouveaux micros à l’avenir prometteur, les fameux humbuckers PAF (pour Patent Applied For, « brevet en attente »), et d’un pad en caoutchouc pour la maintenir sur la cuisse car, et c’est aussi un signe distinctif, il est très difficile de la jouer assis.
 À son lancement, la nouvelle sensation Gibson est étiquetée à 247,50 $, le même prix qu’une Les Paul Standard. McCarty a d’ailleurs déclaré au courant des années 80 : « J’aurais aimé garder un modèle de chacune [des guitares de la série Modernistic], parce que je crois qu’aujourd’hui, elles valent assez cher ». Malheureusement, le succès public
 est bien plus limité que la surprise
 que la V a engendrée. Seules 81 unités sont expédiées en 1958 et 17 en 1959 (un lot de quelques exemplaires de
 ce premier run, constitué de pièces stockées, continue à être disséminé au tout début des sixties, avec humbuckers non PAFs et Tune-O-Matic). McCarty est visiblement en avance sur son temps et si quelques magasins achètent une V, c’est plus souvent pour la mettre en vitrine et attirer le chaland que pour la vendre réellement. Le projet V est donc mis au placard ; la fessée est sévère. Heureusement, 2 musiciens craquent tout de même pour l’étrange instrument, jusqu’à en faire leur marque de fabrique.

Les premiers convertis
Le premier est Lonnie Mack et sa V porte le numéro de série 007… Il s’agit d’un prototype dont il entend parler via le patron d’un magasin de musique. Il a 17 ans, et déjà beaucoup d’engagements en tant que musicien : 7 soirées et 3 matinées par semaine ! Il reçoit sa V en 1958 et la fait aussitôt modifier par le même patron de magasin, qui lui ajoute une équerre en acier entre les pattes pour pouvoir y fixer un Bigsby. Un journaliste du magazine Premier Guitar affirme que Mack lui a dit l’avoir achetée comme ça (même si ça semble peu probable). « Ce que je voulais, c’était la guitare la plus bizarre possible, déclarait Mack à Guitar Premier en 1985. Quelque chose qui ait l’air cool sur scène. » On peut entendre cette V sur « Memphis », sorti en 1962. Le deuxième musicien à s’enticher de l’étrange flèche de Gibson est le bluesman Albert King, dont la V devient très vite l’emblème. King, gaucher, utilise un modèle de 1959, droitier donc, qu’il inverse. Il le baptise Lucy, du nom d’une femme qu’il a aimée, évidemment. Cette V existe toujours, et elle est dorénavant dans la fabuleuse collection de… Steven Seagall (mais si vous savez, le cuisinier, sur le gros bateau, qui tape quand on l’embête, et joue accessoirement de la guitare) !

British invasion
Les années 60 sont maintenant bien entamées, et doucement, la société américaine se met à changer. Les graines plantées au cinéma (« Blackboard Jungle », 1955) ou en musique (Elvis Presley rentre du service militaire en 1960) prennent racine, la ségrégation raciale prend fin avec le Civil Rights 
Act de 1964. Au Royaume-Uni, les Beatles ont fait sauter les soutifs les plus cadenassés et s’apprêtent à débarquer outre-Atlantique… Et c’est un musicien anglais qui va à son tour craquer pour la V, Dave Davies, des Kinks. Le 15 juin 1965 commence la première tournée américaine du groupe. Celle-ci tourne vite au cauchemar : 5 shows sur 16 sont annulés, notamment parce que le groupe passe son temps à se taper dessus. Ce marasme aboutira à une interdiction d’entrée du territoire pour 4 ans, dont les fans pensent qu’elle a condamné le groupe à ne jamais réellement devenir le géant qu’il aurait pu être – mais c’est une autre histoire. Toujours est-il que l’instrument de Dave est perdu par la compagnie aérienne, un classique. Le guitariste se rend dans un magasin de musique, mais ne trouve rien qui lui convienne, jusqu’à ce que (vous voyez venir la suite ?)… le vendeur lui sorte un vieil étui poussiéreux contenant une V originale. Le coup de cœur est immédiat et la belle part, moyennant 60 billets verts, accompagner le Kinks sur les scènes américaines, et surtout à la télé.

La collection de « V » du passionné Jeff Lisec

Deuxième réédition
Gibson flaire le bon coup et remet la
 V sur les rails à la fin de l’année. Le modèle est légèrement modifié: il est désormais en acajou, disponible en plusieurs finitions, et avec stop bar ou Vibrola à la place des cordes traversantes et de la plaque en V. Le manche subit un régime et la tête, particulièrement longue sur le modèle originel, est raccourcie progressivement. La production reste toutefois très limitée : de 1965 à 1970, Gibson produit 175 guitares, par lots de 35. Pour en savoir plus sur les Gibson de ces années, il faut poser la question à Jeff Lisec. Ce musicien amateur, qui travaille dans l’aérospatiale et joue à l’église tous les dimanches, possède 21 Vs, dont 3 de 1967 (1 Sunburst et 2 Sparkling Burgundy. « La plupart des V de la fin des sixties sont un véritable rêve à jouer et j’adore leur look. Assez peu ont traversé les années tout en gardant leurs pièces d’origine et un état correct. Les originales ont un manche trop gros, sans compter qu’elles sont inabordables. » 
L’ambassadeur de cette deuxième V, c’est Jimi Hendrix. Grand fan d’Albert King, gaucher comme lui, il s’entiche de cette étrangeté qui offre un accès illimité aux notes aiguës. Il l’acquiert en 1967, et la décore d’un motif psychédélique. On peut l’apercevoir en France dans l’émission Dim Dam Dom, le 10 octobre 1967. Gibson lui en bâtit finalement une unique en 1969, avec accastillage doré, logo de la marque en insert nacré et des repères de touche en diamant, Trini Lopez style.

Réédition du modèle décoré par Jimi Hendrix en 1967

Le début de la gloire
Avec la fin des années 60 et le début des années 70, l’époque semble rattraper la guitare : Marc Bolan adopte la V, aussi excentrique que lui. Son modèle est une 1968 en noyer avec Vibrola, numéro de série 907116 (elle est vendue chez Christie’s en 2007 pour 72 108 $). C’est elle qui est starifiée lors d’un célèbre shooting par Keith Morris (que l’on retrouve sur la cover de l’album live « Born To Boogie », sorti en 2005). Puis le hard rock fait ses premiers pas, et la V avec son esthétique agressive semble parfaitement s’y adapter. En 1971, Gibson ressort 350 exemplaires, en édition limitée, vite surnommée série « Medallion », car 
leur corne inférieure arbore une pièce métallique frappée indiquant le numéro de l’instrument dans la série. C’est celle pour laquelle craque Michael Schenker de UFO, et qu’on voit au dos de « The Back Of The Force » (par la suite, il la repeint en noir et blanc – argh). Mais c’est son frère Rudolph (Scorpions) qui les collectionne encore aujourd’hui (il en posséderait plus de 100), et qui s’est vu offrir une Signature par Gibson en 2012. En 1975, la demande s’accroît, et Gibson augmente la cadence de production et lance la deuxième reissue de la guitare. En 4 ans, 3223 V’s sortent des usines, pour satisfaire les hardeux en
mal de pointes. Enfin, l’étrange navette sonique trouve son public, et la guitare ne quitte plus jamais vraiment le catalogue de la marque, avec de nombreuses déclinaisons. En 1979, l’abominable Flying V II, en bois laminé avec micros Boomerang est tentée. La version CMT à son tour : table en érable madré, humbuckers Dirty Finger…

Pub pour la réédition de la Flying V en 1982

La star des 80’s
En 1982 sort une reissue en korina édition limitée (Heritage, environ
 1000 exemplaires). Elle est identique à l’originale, à l’exception du manche en 3 pièces au lieu d’une. Cette décennie devient vite celle de la V, prise d’assaut par Kirk Hammett, James Hetfield et Eddie Van Halen. Les déclinaisons pleuvent : Flying V 400/400+, V 90, Centennial, Primavera, Gothic, Scorpions, puis dans les années 90, Lenny Kravitz (qui en est un fervent ambassadeur), Melody Maker, 7-cordes, Judas Priest… Elle est devenue un classique, dont les versions modernes sont plutôt orientées musiques à gros son, quand les vintage s’arrachent à prix d’or, dans un esprit plus blues musclé. Évidemment, le premier run de 98 guitares est devenu une sorte de graal pour les collectionneurs. On sait d’ailleurs où certaines se trouvent: Steven Seagall, donc, a celle d’Albert King. Billy Gibbons en possède une également, Pete Townshend en a joué une, avant de la revendre (on la voit sur la couverture de « All The Best Cow-boys Have Chinese Eyes », 1982). Et Joe Bonamassa bien 
sûr, est propriétaire d’un modèle baptisé Amos. Laissons-lui le mot de la fin : « Ce sont des instruments fantastiques, et ce ne sont pas des Les Paul. Elles sont plus définies et plus claires, à cause du korina. La Les Paul a plus de médiums, ce qui donne ce growl. La V siffle et hurle comme aucune autre guitare. » What else ?

 

Remerciements à Jeff Lisec, dont le site est une mine de renseignements sur les Vs.

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