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Fatoumata Diawara - Un océan de couleurs dans un monde bien gris...

Rencontrer Fatoumata Diawara, c’est comme ouvrir une fenêtre en plein hiver : une bouffée de lumière, de douceur et d’énergie qui réchauffe tout ! Entre lucidité sur le monde, amour de la scène, maternité, destin et combats essentiels, l’artiste se livre avec une sincérité désarmante. Elle revient sur son nouvel album, « Massa », sur sa collaboration fusionnelle avec M, et sur la naissance de sa guitare signature : une Epiphone éclatante, à son image, pensée pour être belle, accessible et porteuse d’espoir !

Toi qui as ce parcours international et cette vision du monde, qu’est-ce que t’inspire la situation géopolitique actuelle ?

La situation est vraiment particulière. On ne sait plus quoi penser, ni quand tout ça va s’apaiser. On est en plein hiver, et tout le monde sait que cette période est difficile pour le moral. Les gens sont fatigués, mentalement et psychologiquement. Moi, je rêve que tout cela s’arrête, qu’on trouve d’autres moyens de sauver le monde que de s’entretuer. Qu’on accepte enfin la différence, la diversité. Je ne comprends pas pourquoi on fait la guerre. Je suis comme un enfant : j’ai encore du mal à accepter que l’être humain ne cherche pas d’autres solutions pour faire évoluer le monde. C’est douloureux. Beaucoup de gens souffrent. Et puis il y a aussi le climat : la situation est dramatique, mais on n’en parle pas assez. Si on était un peu intelligents, on unirait nos forces pour sauver la planète. C’est l’urgence absolue. La planète ne va pas bien, tout est déstabilisé. Il y a de vrais problèmes, de vraies causes à défendre. Mais on n’a pas trop le choix. Alors on regarde, on subit. Et nous, en tant qu’artistes, tout ce qu’on peut faire, c’est essayer d’apporter de la joie. Être l’opposé de tout ça. Sur scène, si on se mettait à débattre des mêmes sujets que les gens voient toute la journée sur leurs réseaux ou dans les journaux, ils n’auraient plus aucun espace pour respirer. La musique sert à ça : offrir un répit. Heureusement qu’elle existe. C’est une bouffée d’oxygène. Les salles sont pleines, les gens revivent, et c’est exactement ce qu’il faut : combattre tout ça avec la joie, l’amour, la bonne énergie.

Le talent de plonger le public dans univers unique... © DR

Justement, cette tournée qui arrive est énorme. Tu as un nombre de dates incroyable, et on aura la chance de te voir à l’Olympia à la rentrée. Comment tu l’appréhendes ?

Je suis excitée, vraiment motivée. J’ai hâte de rencontrer tout ce beau monde et qu’on se guérisse ensemble. Qu’on se fasse du bien, qu’on passe un bon moment, et que les gens puissent oublier ce qu’ils ont vu dans la journée sur leurs écrans. Quand ils viennent au concert, j’aimerais qu’ils se disent : « Il y a de l’espoir. » Pour moi, c’est comme partir en guerre… mais avec des fleurs.

Je valide !!! Alors, parlons du nouvel album justement, « Massa ». Je ne comprends pas les textes évidemment (rires), mais j’ai lu que tu abordais des thèmes plus personnels : l’espoir, la fatalité, l’idée que chacun a un destin écrit… et aussi la maternité. Qu’est-ce que ça a changé pour toi ?

La maternité a beaucoup changé ma vie. Plus les enfants grandissent, moins j’ai l’impression de les voir grandir. Il y a beaucoup de sacrifices. Plus le temps passe, plus tu t’éloignes de tout le monde, et en même temps… plus ça te manque. On ne se prépare pas à ça. On croit que le succès, c’est la perfection, mais en réalité, tu perds beaucoup de choses. Dans cet album, je parle de ce décalage dans mes relations personnelles. Les gens changent, toi aussi, mais tu ne t’en rends pas compte. Parfois, ils pensent que tu te moques d’eux, comme si tu faisais exprès. Ça crée des fossés avec des personnes très proches. C’est douloureux, mais c’est la règle du jeu. Il faut l’accepter. Être mère ajoute une autre couche : la culpabilité de ne pas être assez présente. Dans l’éducation classique, une mère reste à la maison, cuisine, accompagne les enfants jusqu’à ce qu’ils prennent leur envol. Ce ne sera pas mon cas. Les enfants l’ont compris, moi aussi. Mais on ne peut pas tout avoir.

Et cet album, tu l’as produit avec M. qui « t’accompagne » depuis Lamomali. Comment s’est passée votre rencontre, et cette collaboration qui ressemble presque à un duo ?

C’est un peu la continuité de Lamomali. On a écrit et travaillé sur cet album pendant la tournée. On sent cette complicité : dans les arrangements, dans la confiance, dans la détente. Il y a beaucoup d’amour, de sérénité, de joie. C’est mon frère d’amour. Je l’aime énormément. Je suis ravie de l’avoir sur ce projet, et de voir ce qu’il peut faire avec mes compositions. On travaille dans une confiance totale. On n’a même pas besoin de parler pour se comprendre. On se regarde, on sourit, et tout est dit. Ça n’a pas de prix. Travailler ensemble, c’est un pur plaisir !

Je comprends tout à fait. En France, Mathieu est tellement aimé, c’est incroyable. On parle souvent du fait que, quand on est « fils de », c’est plus facile… mais lui, il mérite totalement sa place. Et puis, j’aimerais bien jouer de la guitare comme lui aussi ! (rires) Pour revenir à ton parcours : tes parents étaient dans le milieu du spectacle, et j’ai cru comprendre que c’est ton père qui t’a mis une guitare entre les mains. Qu’est-ce qui t’a plu dans cet instrument au départ ?

En réalité, je n’ai pas appris la guitare au Mali. Je l’ai apprise à Paris. Je jouais beaucoup dans les bars, je faisais des workshops, je rencontrais des musiciens de tous horizons : jazz, rock, pop… Avant ça, j’étais comédienne. J’ai appris la guitare sur le tas, en collaborant avec plein d’artistes différents. J’aime la guitare parce qu’elle a participé à ma liberté. Quand j’ai commencé à chanter à Paris, je jouais dans Kirikou au Casino de Paris. Les gens me voyaient en Karaba, puis me retrouvaient le soir dans un bar, seule avec ma guitare, en train de chanter mes propres chansons. Ça les surprenait, mais pas toujours dans le bon sens. Ils se demandaient : « Elle est comédienne ou chanteuse ? » Je leur disais : la comédie, c’est un métier, peut-être un don… mais au fond, je suis chanteuse. C’est ce qui me fait du bien, ce qui me soulage, ce qui me permet d’exprimer mes traumatismes. J’ai une histoire lourde, et le théâtre ne suffit pas. La musique, je peux la faire partout, même dans ma salle de bain. C’est vital. Mais les gens ne me croyaient pas. Ils pensaient que c’était un passe-temps, comme beaucoup de comédiennes qui chantent. Sauf que pour moi, c’était l’inverse : je suis d’abord chanteuse. Et j’ai galéré. Quand j’ai commencé à composer, certains musiciens m’ont lâchée en pleine tournée. Deux jours avant un concert, ils partaient parce qu’ils trouvaient mieux payé ailleurs. Ça m’est arrivé plusieurs fois. Alors je me suis dit : « Je ne peux pas dépendre des autres pour m’exprimer. » Si je ne chante pas, je tombe malade. Ma voix est chargée, mon passé est lourd. Je me suis enfuie de ma famille, seule, sans dialogue. C’est mon chemin. Je ne peux pas m’arrêter à cause de gens qui ne croient pas en moi. Alors je suis allée acheter une guitare à 200 euros, deux jours avant un concert qui devait être annulé. J’ai dit : « Je n’annule pas, j’y vais seule. » J’ai fait un concert d’une heure et demie toute seule, et j’ai appris la guitare un peu sur scène. J’ai acheté un cahier de solfège, j’ai appris les accords, et j’ai tout misé sur la voix. C’est là que je me faisais du bien. Je me suis dit :  « Chante, chante avec ton cœur. Le reste suivra. » Ça a été le vrai début. J’ai beaucoup joué dans les bars à Paris avant d’arriver sur les grandes scènes. Ensuite, j’ai été signée par des Anglais, j’ai tourné en Allemagne, partout en Europe. En France, je faisais du théâtre et du cinéma ; ailleurs, je faisais de la musique.

Et dans ton parcours, tu as aussi eu la chance de travailler avec Dee Dee Bridgewater, Herbie Hancock, Damon Albarn… Tu penses que c’est le destin ? Ou que c’est ton ouverture, ton énergie, qui attire ces gens-là ?

Je pense que c’est un peu tout ça. Les gens qui ont de l’expérience et qui sont bienveillants sentent qu’ils peuvent m’approcher. Je ne suis pas une artiste compliquée. J’ai du caractère, oui, mais ils aiment ce caractère, parce que je suis moi-même, comme un enfant : oui ou non, mais toujours sincère. Mathieu, Damon, tous ceux avec qui j’ai travaillé ont aussi ce côté enfant : une innocence, une fragilité, mais aussi une grande clarté dans ce qu’ils veulent, sans orgueil. Ça attire les gens, que tu sois un grand chanteur ou pas. Et puis il y a peut-être quelque chose dans ma voix que je ne contrôle pas, quelque chose qui vient de mes ancêtres. Les gens ressentent cette énergie. Mais tu peux avoir une voix chargée : si humainement tu n’es pas ouvert, si tu juges, si tu penses que ce que tu fais est supérieur, ça ne passe pas. Au contraire, si tu es ouvert, si tu accueilles les autres, si tu vois chaque rencontre comme une bénédiction, alors les choses se mettent en place. Je crois qu’il y a de la chance, oui, mais aussi mes choix. On rencontre beaucoup de monde, mais j’ai une sensibilité extrême. Je détecte les belles personnes, les belles âmes. Quand c’est une belle personne, je le sens immédiatement.

Couleurs vives et joyeuses, de la guitare à la tenue ! © Marko Stevic
© DR

On va parler de cette fameuse guitare ! Comment est né ce projet ? D’où ça vient ? Est-ce que c’est Gibson qui t’a contactée ? Bref, comment ça s’est passé ?

Pour mon album précédent, « London Ko », j’avais essayé une guitare Gibson qui me plaisait beaucoup. J’étais enceinte à ce moment-là, et les autres guitares — Stratocaster et compagnie — étaient trop lourdes pour mon dos. Avec mon manager, on cherchait une guitare électrique, mais légère. On a trouvé une Epiphone toute rouge. Elle me plaisait énormément, alors j’ai commencé à jouer avec. Ensuite, on a contacté Gibson. Ils ont répondu tout de suite : ils aimaient ma musique, et en plus, il n’y a pas beaucoup de femmes qui jouent ce type de guitare. Pour eux, c’était nouveau, enthousiasmant. On a donc continué ensemble, sur deux albums. Pendant cette période, j’ai beaucoup changé de couleurs de guitare. Je demandais du rouge vif, du rouge sang, du blanc, du bleu… Je changeais tout le temps. Je pense qu’ils se sont dit : « Il faudrait qu’on lui fasse SA guitare. » Parce qu’aux États-Unis, parfois, ils n’avaient pas la bonne couleur, alors ils m’envoyaient des rouges plus sombres que je n’aimais pas. Je me plaignais un peu, oui ! (rires) Alors ils m’ont dit : « Pourquoi ne pas créer une guitare avec TES couleurs ? Dessine-nous ta guitare. » Et c’est comme ça qu’on a créé la guitare Fatou. La forme me plaisait, mais leurs couleurs ne correspondaient pas à mon univers. Avec un designer, on a travaillé à partir de tissus africains. Je porte souvent des tenues traditionnelles, alors je me suis dit : faisons quelque chose qui n’a jamais existé. Allons vers l’Afrique, ouvrons les horizons. Ça parlera à la nouvelle génération. J’ai intégré mes couleurs : bleu, rouge, jaune, noir… un peu de tout. J’adore cette guitare. C’est moi. C’est tout ce qui se passe dans ma tête : des couleurs !

Ce que j’ai trouvé fantastique, c’est qu’ils ont réussi à la sortir à un prix accessible pour beaucoup de gens.

Oui, c’était le but. Je voulais que même des Africains puissent l’acheter. J’aimerais que, quand des Africains viennent en Europe, ils puissent en ramener quelques-unes ! C’est vraiment l’objectif. Et apparemment, ça marche : beaucoup d’amis m’ont dit qu’ils l’avaient déjà !

Pour te raconter la blague : Gibson m’a dit que c’était un carton absolu. À tel point que ce n’est même pas eux qui m’ont envoyé la guitare : ils n’en avaient plus en stock !

(Rires.) Oui, c’est incroyable. Et pour le prix, franchement, c’est magnifique. Ça prouve qu’on peut faire de très bons instruments à des tarifs démocratiques. Certaines marques l’ont oublié. Là, tout mon entourage a pu en avoir une. C’est génial. On va peut-être continuer. Peut-être qu’ils vont me proposer d’en faire une autre ! On pourrait partir sur un design plus bleu. Là, c’est le rouge qui domine. J’aimerais bien changer. J’adore changer les couleurs. Je m’ennuie si je ne change pas. Même sur scène, je ne porte jamais deux fois la même tenue. Je change tout le temps.

J’avais une dernière question, plus personnelle. J’ai lu que tu mènes un combat contre l’excision au Mali. Où en est-on aujourd’hui ?

Ça évolue. Les filles et les femmes commencent à se poser de vraies questions sur cette pratique. Et c’était ça, le but. Ça bouge énormément. On s’est rendu compte que ce n’était pas vraiment une tradition malienne, mais quelque chose venu d’autres influences religieuses. Les animistes, par exemple, ne pratiquent pas l’excision. L’éveil a commencé. Mais on ne va pas lâcher. Il faut continuer, surtout dans les villages. Il faut que la communication passe. Sur cet album, je n’ai pas fait de chanson sur le sujet, mais sur le prochain, certainement. Je ne lâcherai pas. La musique doit continuer à sensibiliser. Ce n’est plus comme il y a quelques années. Beaucoup de parents ne le font plus. Les hommes nous soutiennent. On est sur la bonne voie. C’est une note positive. Mais il ne faut pas croire que c’est acquis. Certains sont têtus, très attachés aux traditions.

J’ai l’impression que c’est pareil pour beaucoup de combats : dès qu’on relâche un peu l’attention, ça repart. Regarde ce qui se passe au Sénégal, avec ces lois homophobes complètement dingues. Comment ça peut encore arriver aujourd’hui ?

Exactement. Quand j’ai vu ça, j’ai été choquée. On est peu de choses dans ce monde. Il faut rester éveillés. On a besoin de paix. Mais quand il y a la guerre, quand tout s’enflamme, on passe à côté de ces combats qu’on croyait acquis. On perd nos valeurs, on n’est plus concentrés.

Oui, et peut-être aussi parce qu’en Occident, on est devenus très égoïstes. Chacun regarde à sa porte, et plus le bien de la communauté.

Il faut que ça change. Il faut qu’on se réveille. Et qu’on prône l’amour !  

© Nico M.

Article paru dans le numéro 380 de Guitar Part.

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