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Éric Serra - La petite bleue

Dans le studio d’Éric Serra, on a l’impression d’entrer dans un module orbital. Écrans, claviers, guitares, basses, tout semble organisé comme un poste de pilotage. C’est là qu’il a conçu la majeure partie de son album « Space Projekt U.M.O. » Pendant que nous parlons, ma compagne farfouille dans les vinyles. Elle en sort un album de Magma. Le compositeur mondialement connu pour la bande originale du film « Le Grand Bleu » sourit. L’histoire commence là…

« Au départ, je n’aimais pas du tout, » se souvient-il. « Un copain plus âgé nous faisait découvrir plein de choses, Zappa, Magma… Je trouvais ça inaudible. » Jusqu’au soir où il l’emmène voir le groupe en résidence au Théâtre de la Porte-Saint-Martin. « Dès la première seconde, j’ai été hypnotisé. Christian Vander, Jannick Top… Je suis passé de « c’est inaudible » à fan absolu en une fraction de seconde. » Il y retournera tous les soirs. Le déclic est total. Une bascule. Comme celles qui jalonnent son nouvel album.

« SPACE PROJEKT U.M.O. », Eric Serra.

De la terre à la lune

Car ce disque, Serra ne le présente pas comme « un album sur l’espace ». « C’est sur les astronautes. Sur l’expérience humaine dans l’espace. » La fascination remonte à l’enfance. Il appartient à la génération qui a vu les images d’Armstrong poser le pied sur la Lune. « C’était de la science-fiction qui devenait réelle. Deux hommes qui marchaient sur la Lune… c’était dingue. » Étrangement, il aura fallu attendre des décennies pour que cette obsession prenne la forme d’un album personnel. Le déclic concret survient en 2017, au moment où Thomas Pesquet effectue sa première mission à bord de l’ISS. Serra rencontre des membres de l’Agence spatiale européenne, visite le centre d’entraînement de Cologne, échange avec plusieurs astronautes. Au départ, l’idée est presque cinématographique : composer la « bande originale » de l’aventure. Puis le projet évolue.

Paris, La Cité Des Sciences, « Carte blanche à Éric Serra », 3 février 2026. © Jean-Pierre Sabouret

Un concept s’impose : « Pale Blue Dot » (point bleu pâle). Dans les années 90, l’astrophysicien Carl Sagan persuade la NASA de réactiver la sonde Voyager pour photographier la Terre depuis les confins du système solaire. Résultat : un minuscule point bleu perdu dans l’immensité. « Tout ce que vous avez appris, toutes les guerres, les histoires d’amour, les dinosaures, les pharaons… tout ça s’est passé sur ce petit point bleu pâle. » Serra en fera une chanson. « J’y parle même des câlins que ma mère m’a fait, des valeurs que mon père m’a transmises. Tout ça, c’était sur ce point minuscule. » La perspective le bouleverse. L’album ne sera plus seulement spatial : il sera existentiel.

La préparation du vol

Commencé en septembre 2017, achevé en septembre 2025, le disque aura mis huit ans à se construire. Non pas par lenteur, mais par interruptions. Musiques de films, tournées, autres projets. « À chaque fois, je m’arrêtais complètement. Puis je revenais six mois plus tard et je redécouvrais ce que j’avais fait. » Ce recul devient une méthode. « J’avais peur à chaque réécoute de trouver ça nul et de tout jeter. Et, finalement, je me disais : non, c’est bien. » Il fignole, note par note. « Il n’y a pas une seconde de remplissage. Dès que l’inspiration baissait, je m’arrêtais. Je voulais que la note suivante vienne toute seule. » Il parle de ce disque comme de son « chef-d’œuvre au sens des compagnons », sans prétention, mais avec la conscience d’avoir donné le maximum.

Cette exigence se déploie dans un isolement quasi monastique. « Je travaille seul. Je pilote mon vaisseau spatial dans l’univers sonore. » L’image n’est pas nouvelle : il la répète depuis des décennies. Dans son studio, baptisé Explorer en clin d’œil à Star Trek et à la sonde Voyager, il se voit plutôt en Han Solo qu’en capitaine Kirk. « Je suis seul dans mon vaisseau. Je récolte ce que je trouve dans l’univers sonore. » Le film, cette fois, n’est pas sur un écran : il est dans sa tête.

Les outils de l'astronaute

Instrumentalement, l’album marque un retour assumé aux sources rock. « Au départ, j’étais guitariste. J’ai commencé à cinq ans, j’ai eu ma première guitare électrique à onze ans. » Sa Stratocaster de 1974, offerte par sa grand-mère pour ses quinze ans – « à l’époque, ça représentait presque un SMIC » – reste l’instrument central. « Elle croyait en moi. Cette guitare, je l’ai toujours. » À ses côtés, une Telecaster acquise plus tard, mais devenue tout aussi inspirante. « C’est la seule, avec la Strat, dont je me sers vraiment. » On entend aussi une Fender VI, accordée une octave plus bas qu’une guitare standard, qui apporte une profondeur singulière aux arpèges. Et une guitare classique montée avec des cordes une octave en dessous, découverte presque par hasard. « J’ai halluciné en entendant le son. Ça ouvre immédiatement des idées. » L’album regorge ainsi de guitares, chose rare dans ses musiques de films.

La Telecaster qui a beaucoup servi sur l’album. © Yann Orhan
Avec la Stratocaster de son cœur, offerte par sa grand-mère. © Jean-Pierre Sabouret

La basse occupe une place centrale. Principalement une Precision fretless de 1977. « C’est celle dont je me sers tout le temps. » Il ressort aussi une Rickenbacker 4001, utilisée au médiator avec le feutre étouffoir pour un morceau spécifique. « Le look m’a toujours fasciné. »

Le son, lui, reste organique malgré un environnement technologique moderne.

Sur le tableau de bord

Côté prise de son, Serra assume une approche pragmatique. Beaucoup d’enregistrements passent par une Red DI à lampes, puis directement dans la console, avec des préamplis Neve analogiques et conversion Apogee avant Pro Tools. Les amplis ? « Franchement, vu le nombre de pistes, je défie quiconque d’entendre la différence. » Il privilégie les simulations et plug-ins, tout en veillant à conserver une chaleur héritée de la « génération ampli ».

La batterie arrive en dernier. Longtemps, seules des programmations structurent les morceaux. « Je ne voulais rien enlever. La prog était fignolée comme le reste. » Il fait appel à Manu Katché. Deux écoutes attentives, quelques notes griffonnées et, dès la première prise, l’idée est là. « Il a trouvé immédiatement. »

Reste la question de la scène. Pour l’instant, l’album n’a pas encore son spectacle dédié. Serra en rêve. « Mais pour faire ça comme je l’imagine, il faudrait des moyens énormes. Un projet spatial ne peut pas être cheap. » Le vaisseau est prêt, la trajectoire tracée. Reste à trouver la rampe de lancement. Il compte tout de même placer un ou deux morceaux sur sa prochaine grande tournée, du 13 novembre au 6 décembre, avec une halte le 6 décembre 2026 à l’Accor Arena de Paris.

En attendant le décollage, Explorer continue de dériver dans l’univers sonore. Et, quelque part, au milieu du silence cosmique, brille toujours ce petit point bleu où le musicien capte toutes sortes de sons venus d’ailleurs.

Article paru dans le numéro 378 de Guitar Part.

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