
Première question inévitable. Pourquoi avoir pris autant de temps avant de sortir cet album ? Vous en parliez déjà il y a presque 10 ans et, pourtant, la route fut longue avant qu’il ne voie le jour…
La raison principale est mon studio. Quand tu bosses neuf heures par jour avec des clients, tu ne peux pas être créatif après. De plus, lorsque j’ai de grosses productions comme l’album d’Eluveitie qui prend deux ou trois mois, je ne joue absolument pas de guitare. Après autant de temps, je dois à minima travailler une semaine pour retrouver mon niveau, il faut que je me remette dans le bon état d’esprit, etc. Et, pour finir, je ne peux pas créer dans mon studio, car, forcément, je vois des choses à faire et ça me distrait (rires). Il faut donc que je prenne une semaine off, que je parte en montagne et c’est seulement à ce moment-là que je peux composer. Ma vie a été aussi mouvementée entre mon père, mon divorce, le Covid, et nous avons fait pas mal de live, aussi… J’aurais pu bosser pendant le Covid, mais je me suis concentré sur la construction d’un nouveau pedalboard, j’ai commandé tout un tas de choses, mais rien de vraiment créatif. L’album s’est fait petit à petit. Même lorsque les titres ont été composés, je me suis focalisé sur mon son, je voulais qu’il sonne exactement comme je l’entendais. J’ai des tonnes d’amplis au studio et il a quand même fallu que j’en loue un de plus, car j’en avais vendu un similaire il y a quelque temps. Toutes ces petites choses prennent du temps (rire). Mais, finalement, c’est le premier album pour lequel je suis pleinement satisfait du résultat.
Pourquoi avoir confié de mixage et le mastering à Jens Bogren (Fascination Street Studio, Opeth, Kreator, Amon Amarth, Arch Enemy, Kreator, DragonForce, Powerwolf…) ?
Je devais le faire par moi-même, mais, quand est venu le moment, je ne pouvais plus écouter les enregistrements (rires). J’avais déjà avancé sur certains points. Il y avait déjà de la compression par endroit et d’autres éléments, mais je n’arrivais pas forcément à me décider. J’avais peur que ce soit un disque de guitariste. Un exemple parlant. Il y a pas mal de claviers sur l’album et, quand nous avions le premier mixage, nous avons voulu les baisser au maximum, pensant que nous n’étions pas un groupe de metal symphonique (rires). Pour finir, ils avaient quasi disparu. J’ai donc choisi Jens Bogren, car il sait parfaitement s’adapter aux chansons, tant de mixeurs font tout sonner de la même façon. Je suis super content du travail qu’il a fait.
Peut-on dire qu’il a fait rentrer Coroner dans le XXIe siècle ? On comprend très vite que tu es derrière la composition, mais l’ensemble est si massif qu’il rivalise sans peine avec toutes les productions actuelles tout en gardant l’ADN qui a fait le succès de Coroner.
Je suis très critique envers moi et souvent je me dis après avoir fait tourner un nouveau riff que je l’ai déjà entendu quelque part ou alors qu’il n’est tout simplement pas assez bon. Pour 40 ou 50 riffs sur lesquels j’ai travaillé, peut-être qu’un seul n’a été retenu. Il y a eu énormément de travail pour ce disque. Comme beaucoup, j’utilise Pro Tools, mais il y a plusieurs façons de faire. Tu peux faire trois prises et tout éditer ou bien alors multiplier les prises et ne garder que la meilleure, en corrigeant juste ce qu’il faut au besoin. Nous avons bossé avec cette vibe old school et je pense que c’est le mélange du riffing, de l’enregistrement et la finition de Jens qui te donnent ce sentiment. Pour moi, c’est un très beau compliment, merci. Nous avons fait l’album par plaisir.


Vous avez passé les quinze dernières années à jouer les titres qui ont fait votre renommée. Comment comptez-vous articuler vos prochains concerts avec l’arrivée de ce nouveau disque ?
Cela va vraiment dépendre du temps de jeu mis à notre disposition. Nous en jouerons trois ou quatre, je pense. Après c’est toujours difficile de ne pas jouer les vieux titres que les fans veulent aussi entendre. C’est là tout le deal d’être musicien, il faut surtout faire plaisir aux fans qui veulent ces titres. Je n’imagine pas combien de fois Keith Richards a dû jouer Satisfaction après 60 ans de concert (rire). Ce n’est pas comme un peintre qui, lorsqu’il a fini sa toile, peut s’attaquer à tout autre chose. Nous essayons de satisfaire tout le monde et nous essayons aussi de jouer les titres que nous adorons. C’est un équilibre.
Peux-tu nous en dire un peu plus sur les thèmes abordés sur ce disque ?
Ce n’est pas un concept album avec un début et une fin, mais il est effectivement basé sur la dissonance cognitive. L’idée était de dire qu’il n’y a pas qu’une seule et unique vérité. Par exemple, le premier titre Consequence parle de l’intelligence artificielle. C’est génial dans un sens, car elle peut t’aider dans ton quotidien, mais, à l’inverse, elle fait perdre son job à de nombreuses personnes. Nous ne sommes pas dans un scénario à la « Terminator », mais cela engendre quand même pas mal de soucis lorsqu’elle est mal utilisée. Malgré tout, je trouve cela très intéressant.
As-tu déjà testé l’intelligence artificielle pour faire de la musique ?
Une fois, pour le fun, avec Eluveitie en studio. Nous lui avions donné un thème et un titre en était sorti. C’était marrant sur le coup, mais cela ne vaudra jamais un vrai travail de composition. Et puis qui fera les concerts après (rires) ? Pour les mêmes raisons, je n’utilise que de l’analogique, j’ai besoin de ce côté chaleureux. Rien ne pourra remplacer ça, enfin pour le moment. Même pour la tournée, je n’utiliserai jamais de Kemper ou autres, ce n’est pas pour moi, même si je reconnais bien volontiers que ce serait largement plus pratique.
En parlant de matériel, tu viens de sortir un modèle signature chez Solar. Peux-tu nous expliquer ton choix, toi qui étais chez Lâg pendant très longtemps.
J’étais très heureux chez Lâg, mais, malheureusement, leur Custom Shop a fermé et c’est devenu moins intéressant pour moi. Solar m’a contacté et ils m’ont envoyé une guitare en me disant que je pouvais modifier ce que je voulais dessus. J’y ai ajouté un Gotoh GE1996T à la place du Floyd Rose, je trouve qu’il sonne mieux pour ce que je fais. Concernant le manche et la forme, je n’ai rien modifié par rapport à celle d’Ola (Englund, guitariste de The Haunted et fondateur de la marque). Je n’ai qu’un potard de volume, car je ne touche jamais au Tone en concert. En termes de micro, j’ai demandé des Fluence Modern de chez Fishman. Pour le studio, j’utilise les micros passifs de Solar.


L’album a-t-il été entièrement fait avec ta Solar ?
Pour les rythmiques oui. Mais j’ai utilisé plusieurs autres guitares, comme une vieille Telecaster pour les cleans, une Samick acoustique, une Duesenberg qui ressemble comme deux gouttes d’eau a un Gretsch et une Caparison. J’ai vraiment fait en sorte de choisir la guitare qui convenait le mieux aux morceaux.
Es-tu en recherche permanente de nouveaux matériels ?
Oui, même si je commence à en avoir beaucoup. Et même quand je n’en cherche pas, il vient à moi (rire). Un client est venu une fois avec une tête Diezel VH4 des années 90. Je n’avais jamais entendu ça avec n’importe quelle autre VH4. Quelque temps après, je l’ai recontacté pour lui racheter et il a été OK. Il faut parfois un peu de chance pour trouver la perle rare. C’est d’ailleurs celle que j’ai utilisée pour les rythmiques de l’album.
Qu’en sera-t-il de ton prochain setup pour la scène ?
Je bosse actuellement dessus, car mon pedalboard a rendu l’âme lors de notre dernier concert. C’est un signe qu’il fait tout renouveler (NDR : il a bien entendu fait le jeu de mots avec le nom du premier single de l’album Renewal). Comme je ne peux pas systématiquement prendre mon ampli avec moi, je pars du principe qu’il y aura sur place un Peavey 5150 ou quelque chose d’équivalent et je m’adapte ensuite avec mon pedalboard. Globalement, il devrait intégrer une Tube Screamer modifiée par Keeley. Pour les soli, j’utilise une Boss Super Overdrive que j’ai depuis l’âge de 15 ans, une Boss DD500 et un Eventide H9.
Maintenant que tout est prêt quel est le programme pour l’année à venir ?
Nous avons pris un peu de retard, car nous avons une nouvelle agence de booking, mais ils bossent du sur notre retour en Europe et aux États-Unis. Nous avons vraiment hâte de retrouver la scène et nous avons envie de jouer le plus possible.
Pour finir, un petit mot sur Ozzy et Black Sabbath. Un page a été tournée cet été, que cela t’évoque-t-il ?
Je me souviens avoir écouté l’album « Paranoid » chez mon oncle pour la première fois. Sa copine se demandait comment nous pouvions aimer ça (rire). Moi j’étais juste époustouflé. Tu sais qu’ils ont composé pas mal de choses ici à Zurich. Il leur manquait des titres, ils ont écrit un longue instrumental ici et, qui sait, peut-être certains de leurs plus grands tubes aussi (rire)..
Article paru dans le numéro 374 de Guitar Part.
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