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Adrian Belew, Beat - La discipline d’un drôle d’oiseau

Entre Beat, King Crimson, Frank Zappa, David Bowie et ses 28 albums solo bricolés en totale liberté depuis son studio, Adrian Belew continue d’avancer comme il l’a toujours fait : à contre-courant, sans nostalgie, mais avec une mémoire très précise. Rencontre avec un musicien qui parle des Beatles comme d’un mode d’emploi, de Zappa comme d’une école militaire, et de King Crimson comme d’un organisme vivant à préserver.

La dernière fois qu’on s’était croisés, c’était avec Gizmodrome sur une jolie terrasse parisienne. Cette fois, on se retrouve avec Beat. Qu’est-ce qui t’a poussé à remettre cette période de King Crimson en circulation ?

Adrian Belew : En 2019, j’ai réalisé qu’on approchait du quarantième anniversaire de mon arrivée dans King Crimson, avec Tony Levin. Je trouvais impensable de laisser passer ça sans rien faire. J’ai appelé Robert Fripp et je lui ai dit : peu importe la forme, quelques concerts, une tournée, même quelque chose de modeste… Il fallait marquer le coup. Il m’a répondu qu’il ne pourrait pas s’en charger, mais m’a donné sa bénédiction pour le faire moi-même. Je ne crois pas qu’il imaginait que j’allais voir aussi grand.

Et toi, bien sûr, tu as tout de suite vu grand…

Oui, parce que je ne voulais pas d’un simple hommage entre amis. Mon idée était de monter le meilleur groupe possible pour défendre cette musique au plus haut niveau. Mon obsession, c’était surtout de remettre en lumière les trois albums des années 80. Cette période-là avait été un peu laissée de côté au profit du Crimson plus ancien. Je trouvais dommage que cette musique-là échappe à toute une génération. Elle est encore incroyablement moderne.

Donc Beat n’est pas un « best of » de King Crimson déguisé.

Non. C’est très cadré. On s’est concentrés sur cette période, uniquement. Pas de medley nostalgique, pas de détour, pas de « tiens, on va glisser un solo de chacun pour le fun ». On joue cette musique parce qu’elle mérite d’être rejouée sérieusement. Et, honnêtement, elle sonne encore comme si elle avait été enregistrée hier.

Un guitariste aussi inventif que modeste. © Jon R. Luini

Tu parles souvent de transmission. Beat, c’est aussi une façon de présenter ce répertoire à un public plus jeune ?

Bien sûr. Les jeunes ne découvrent plus la musique comme avant. Ce n’est plus la radio, c’est Internet. Mais peu importe le vecteur : cette musique reste intemporelle. Il y a ceux qui l’ont vécue et veulent la réentendre, et puis ceux qui n’ont jamais eu la chance de la voir jouée sur scène. Beat sert aussi à ça.

Ce qui frappe aussi, c’est que tu n’as pas cherché à « moderniser » le répertoire de force.

Non, au contraire. J’ai même fait l’inverse. Pour Beat, j’ai ressorti une partie de mon vieux matériel. La moitié de mon rig est vintage. J’ai remis en service le Roland GR-300, le synthé guitare que j’utilisais déjà à l’époque, ainsi que le même ampli Roland. Ce son-là est impossible à reproduire parfaitement aujourd’hui. Il glitch, il bippe, il déborde de partout… Mais c’est précisément pour ça qu’il est vivant. Cette musique a besoin de cette instabilité-là.

Donc, tu joues avec deux systèmes en parallèle ?

Exactement. J’ai mon setup actuel, celui que j’utilise pour mon travail récent, et à côté une chaîne entièrement dédiée à cette époque-là. J’ai même récupéré les guitares de cette période. Il fallait retrouver cette texture, pas juste rejouer les notes. Et puis il y a toutes ces parties en guitare claire, très précises, en duo. Là-dessus, Steve Vai est parfait. Il peut tout jouer.

Justement, comment Steve Vai s’est retrouvé dans l’histoire ?

C’était mon premier et seul choix. Je savais qu’il adorait cette période de King Crimson. Il en avait parlé depuis longtemps. Je l’ai appelé depuis le parking d’un supermarché, littéralement. Je lui ai expliqué l’idée en deux minutes, et il m’a répondu immédiatement : « J’ai toujours voulu faire ça ! » Il m’a dit que c’était exactement le genre de défi qu’il attendait. Ensuite le Covid a tout gelé pendant deux ans et demi. Quand je l’ai rappelé, il était encore plus motivé.

Et pour compléter le groupe ?

Tony Levin était une évidence. Cette musique est impensable sans lui. Quant à Danny Carey, je savais depuis longtemps qu’il était le bon choix. La première fois que je l’ai rencontré, il m’a presque broyé dans ses bras en me disant que ce Crimson-là avait changé sa vie. À partir de là, il fallait juste attendre que les calendriers de tout le monde s’alignent.

Entre Zappa, Bowie, King Crimson… On a l’impression que tu as traversé toutes les écoles les plus exigeantes.

Zappa, c’était l’école absolue. Steve Vai et moi en parlons souvent comme d’un diplôme. Quand tu as survécu à Frank Zappa, tu es prêt pour à peu près n’importe quoi. Il t’apprend la discipline, la rigueur, le professionnalisme, la scène, le studio, tout. Ce sont des choses qu’on ne lit pas dans un manuel. Il te les transmet en situation réelle, tous les jours.

Zappa t’a donc « discipliné » avant Robert Fripp ?

Complètement. Il m’a appris à être un musicien professionnel. Et il m’a appelé le jour exact où ma voiture était en panne et où j’avais trois mois de loyer de retard. Donc oui, techniquement, Frank Zappa a aussi payé ma facture de garage.

Puis David Bowie t’appelle, un cas de conscience peu banal…

Et là, tu ne réponds pas non (rires). J’aurais probablement continué avec Frank encore longtemps, mais Bowie arrivait avec une autre proposition, un autre monde. Même Frank m’a dit d’y aller. Il m’a serré la main et m’a dit : « Tu dois faire ça, maintenant ! » C’est aussi ça, les grands.

On parle souvent du guitariste expérimental, du type qui martyrise sa guitare. Mais on oublie parfois le songwriter.

Pourtant, tout part de là. J’ai appris l’essentiel avec les Beatles. Comme compositeur, chanteur, arrangeur… Tout est là. J’aime autant écrire une bonne chanson que faire hurler une guitare. Mon vrai langage est dans ce mélange : les mélodies, les mots, et puis soudain quelque chose de complètement tordu qui surgit au milieu.

Avec Stewart Copeland, son complice d’un jour dans Gizmodrome. © Jean-Pierre Sabouret

Tu cites souvent les Beatles comme matrice absolue.

Je les ai vus en concert à Cincinnati. C’était mon tout premier concert. Vingt-cinq minutes d’hystérie pure. On a hurlé du début à la fin. Je n’oublierai jamais ça. Les gens qui n’ont pas vécu cette époque ont du mal à comprendre ce que c’était. Mais tout est parti de là.

Et, aujourd’hui, tu sembles totalement apaisé avec ta place en dehors de l’industrie.

Parce que je suis libre. J’ai fait 28 albums solo, tous depuis mon studio, un étage plus bas. J’ai tout fait moi-même : la musique, les guitares, les voix, les visuels. Je n’ai plus de label depuis longtemps. Personne ne me dit quoi faire. C’est la forme la plus pure de créativité que je connaisse.

Et pourtant, beaucoup ignorent encore cette discographie.

Justement. Beat va peut-être permettre à certains de découvrir le reste. Ces disques contiennent tout ce que je suis. Il y a des choses complexes, d’autres très simples, des chansons, du bruit, de la beauté, des accidents. Toute ma vie est là-dedans. Et l’an prochain, comme Beat sera à l’arrêt, je vais enfin pouvoir remettre toute mon énergie là-dessus.

Repartir en solo, donc ?

Oui, avec mon power trio. Ça fait dix-huit ans qu’il existe. Et j’adore ce format. J’y joue énormément de guitare, ce qui reste une bonne nouvelle pour un guitariste.

Article paru dans le numéro 380 de Guitar Part.

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Jean-Pierre Sabouret
3/9/2026
DR
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